Wednesday, April 16, 2014
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Le cimetière des empires n’offre aucune alternative

NEW DELHI – Maintenant que des discussions ont été entamées dans le plus grand secret entre les Etats-Unis et les talibans au Qatar, la stratégie du président américain Barack Obama visant à opérer un retrait par étapes de l’Afghanistan, ravagé par la guerre, est formulée en des termes qui cachent plus qu’ils ne révèlent.  En cherchant à conclure un pacte faustien avec les talibans, Obama risque de répéter les erreurs politiques américaines qui érodent la sécurité régionale et internationale.

Depuis son arrivée au pouvoir, la stratégie d’Obama à propos de l’Afghanistan peut être résumée en trois mots : la montée en puissance (« surge »), la corruption et la fuite. Les opérations militaires sont aujourd’hui entrées dans la phase « fuite », ou pour employer une litote, dans la « transition vers 2014 ».

L’objectif principal est de conclure un accord avec les talibans de façon à ce que les Etats-Unis et leurs alliés de l’Otan puissent se retirer du « cimetières des empires » sans perdre la face. Cette approche – qui vise davantage à rapatrier les troupes au plus vite qu’à garantir la paix et la stabilité régionales – est présentée sous la forme d’une « réconciliation », avec le Qatar, l’Allemagne et la Grande-Bretagne jouant le rôle d’intermédiaires.

Mais l’élément le plus frappant de ces négociations est à quel point les Etats-Unis ont peu appris des leçons du passé. Sous bien des aspects, ils commencent à répéter leurs propres erreurs, que ce soit en créant ou en finançant de nouvelles milices locales en Afghanistan ou en cherchant à se concilier les talibans. À l’instar de la guerre secrète menée par les Etats-Unis en Afghanistan dans les années 1980 contre l’intervention militaire soviétique, la politique américaine à propos de la guerre ouverte actuelle est dominée par des intérêts à court terme.

Tout dirigeant se doit bien sûr de sortir son pays d’une guerre prolongée et Obama a donc raison de chercher à mettre fin à la guerre afghane. Mais il a eu tort de dévoiler publiquement son jeu et d’enhardir l’ennemi.

Peu de temps après son accession à la présidence, Obama a publiquement annoncé son intention de retirer les troupes américaines d’Afghanistan, avant même de demander à son équipe de définir une stratégie. La montée en puissance militaire opérée jusqu’en 2010 n’avait pas pour objectif d’écraser les talibans, mais de se placer en position de force pour conclure un accord avec l’ennemi. Et pourtant, avant même la mise en œuvre de ce redéploiement, son but était torpillé par l’annonce du plan de sortie, suivi d’un retrait progressif des troupes échelonné entre 2011 et 2014.

Une puissance sur le point de se retirer qui annonce tout d’abord un départ progressif et cherche ensuite à conclure un accord avec l’ennemi ne fait que saper son influence régionale. Il est révélateur que la nette détérioration des relations entre les Etats-Unis et l’armée pakistanaise soit intervenue depuis que le calendrier du plan de sortie a été annoncé. Le retrait progressif a encouragé les généraux pakistanais à durcir leur position. Pire encore, il n’y a toujours pas de stratégie américaine claire permettant de garantir que le dernier round ne se termine pas par une nouvelle dégradation des intérêts occidentaux ou une plus nette déstabilisation régionale.

L’envoyé spécial américain dans la région, Marc Grossman, a déjà entamé une série de discussions préliminaires secrètes avec des représentants des talibans. Le Qatar a été choisi comme lieu de ces nouvelles négociations entre les Américains et les insurgés pour tenir à distance un gouvernement afghan sceptique (malgré l’allégation de discussions menées par les Afghans) et pour soustraire les négociateurs talibans aux pressions pakistanaises et saoudiennes. Dans le même temps, alors qu’une confrontation entre l’armée et le gouvernement au Pakistan pose un nouveau défi régional à l’administration Obama, les manœuvres américaines destinées à contenir l’Iran menacent d’alimenter de nouvelles turbulences dans l’Afghanistan voisin.

En fait, la politique américaine vis-à-vis des talibans, dont l’émergence a été encouragée par la CIA, revient à la case départ pour la deuxième fois en un peu moins de quinze ans. L’administration Clinton a donné son aval à l’accession au pouvoir des talibans en 1996 et a choisi d’ignorer que ces milices de truands, avec la complicité des services de renseignement pakistanais, ont développé le narcotrafic et gonflé les rangs des anciens de la guerre d’Afghanistan propageant le terrorisme international. Mais avec les attentats du 11 septembre 2001, les Etats-Unis ont pu constater qu’en semant le vent, on récolte la tempête. En déclarant la guerre aux talibans, la politique américaine a opéré une nouvelle volte-face.

Et aujourd’hui, les Américains, qui cherchent à toux prix à conclure un accord avec les insurgés, s’apprêtent à entamer une nouvelle orbite. En fait, les négociations en cours au Qatar soulignent la raison pour laquelle les Etats-Unis se sont délibérément abstenus de décapiter les talibans. Les forces militaires américaines ont eu maintes occasions (et en ont toujours) d’éradiquer la choura (conseil) Rahbari , souvent appelée la choura de Quetta parce que son siège est situé dans cette ville pakistanaise.

Et pourtant, fait révélateur, les Etats-Unis n’ont effectué aucune frappe aérienne, terrestre ou par drone à Quetta ou ses environs. Toutes les frappes américaines ont eu lieu plus au nord, dans la région tribale pakistanaise du Waziristan, bien que la direction de l’insurrection afghane et celles de ses groupes alliés, comme le réseau Haqqani et le groupe de Hekmatyar, ne soient pas basées dans cette région.

Tout comme l’occupation américaine de l’Irak, la guerre de l’Otan en Afghanistan laissera un pays divisé selon des clivages ethniques. Comme en Irak aujourd’hui, clairement divisé selon les ethnies, il sera difficile d’établir un gouvernement à Kaboul après 2014 dont la juridiction s’étende à l’ensemble du pays. Et tout comme les accords d’armistice ont été négociés entre les Etats-Unis et le Nord Viêt-nam en 1973 en excluant le régime sud-vietnamien, les Etats-Unis tiennent aujourd’hui le gouvernement afghan à l’écart, même s’ils appellent le président Hamid Karzaï à leur donner son soutien et semblent prêts à accepter la demande d’un transfert de cinq dirigeants talibans détenus à Guantanamo Bay.

Ces négociations, au cours desquelles les Etats-Unis cherchent à obtenir la création de zones de cessez-le-feu pour faciliter le retrait de leurs troupes, ne peuvent que saper la légitimité du gouvernement de Kaboul et ramener la choura de Quetta sur le devant de la scène. Mais l’Afghanistan n’est pas le Viêt-nam. La fin des opérations de l’Otan ne signifiera pas la fin de la guerre, parce que l’ennemi ciblera les intérêts occidentaux où qu’ils se trouvent. L’espoir naïf des Américains de parvenir à contenir le terrorisme au plan régional se traduira au contraire par la garantie que l’Afghanistan et le Pakistan resteront une menace délétère pour la sécurité régionale et internationale.

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