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Quand le néolibéralisme rencontre le néo-confucianisme

Kenneth Murphy

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2005-06-20

L’occident a dominé le monde depuis la révolution industrielle. Aujourd’hui, cette domination semble menacée par les héritiers de l’Asie de l’Est du confucianisme, l’idéologie par excellence de la cohésion d’État.

Les siècles d’éducation en matière de confucianisme furent aussi importants à la montée de la super-croissance des économies de l’Asie de l’Est que la conjonction du protestantisme et la montée du capitalisme le furent pour l’occident. Les principes du confucianisme offrent toujours un compas intérieur pour la plupart des Asiatiques de l’Est en notre époque de post-confucianisme, tout comme les admonitions bibliques restent un standard occidental en notre époque post-religieuse.

La poussée fondamentale du confucianisme a peu changé depuis que les disciples de Confucius enregistrèrent ses aphorismes, une génération avant l’époque de Socrate. Le confucianisme, en effet, est devenu l’idéologie officielle de l’État chinois deux siècles avant la naissance du Christ.

Le confucianisme fut essentiellement une justification philosophique gouvernementale d’une bureaucratie éclairée sous l’égide d’un dirigeant vertueux. La vertu assurait l’harmonie entre l’homme et la nature, ainsi que l’obéissance au sein d’une société stratifiée. Comme l’exprimait un classique du confucianisme, posséder une certaine vertu acquiert le peuple au dirigeant. Posséder le peuple lui acquiert le territoire. Posséder le territoire lui garantie ses richesses. En possession de ces richesses, il bénéficie des ressources nécessaires aux dépenses. La vertu est à la racine, la richesse n’est que le résultat.

Lors de la renaissance néo-confucianiste des onzième et douzième siècles, une dimension métaphysique s’y greffa pour combler le vide qu’avaient mis à nu les avancées bouddhistes en Chine. Ainsi, un bon disciple de Confucius put, sans tomber dans le cas de conscience, rejeter la renonciation bouddhiste du monde. La réaffirmation des préceptes fondamentaux rétablit la primauté du confucianisme en Chine et dans les États voisins, qui resta incontesté pendant 700 ans.

Le néo-confucianisme offrit une idéologie de base aux voisins admiratifs de la Chine – le Japon, la Corée, le Vietnam – jusqu’à l’avènement de l’occident. Ses préceptes étaient très bien adaptés aux civilisations agraires installées, sophistiquées, de l’Asie de l’Est d’avant le dix-neuvième siècle, parce qu’ils ont tissé dans le même fil société et politie d’une manière calculée pour promouvoir stabilité et harmonie.

La garantie ultime de l’harmonie résidait dans la justesse de son dirigeant, ce qui lui permettait de bénéficier du « mandat des cieux » : le peuple avait le droit, le devoir en fait, de se rebeller contre tout tyran. Tandis que le fondement éthique du néo-confucianisme était essentiel, les Chinois comprirent également le besoin d’une bureaucratie aux motifs moraux et perfectionnèrent ainsi au septième siècle le premier système d’examen au monde afin de sélectionner les bureaucrates, avec pour programme les canons du confucianisme.

Le système néo-confucianiste n’était bien sûr pas insensible aux appétits de l’humanité. Nombres d’empereurs confucianistes furent brutaux. Pourtant, la stabilité restait acquise. La Chine ne connut qu’un seul changement de dynastie entre 1368 et la fin de l’ère impériale en 1911. Les shoguns Tokugawa, qui achevèrent la réunification japonaise en 1600, restèrent au pouvoir pendant plus de deux siècles et demi. En Corée, la dynastie Yi régna de 1382 à la date de la conquête japonaise en 1910.

Les rébellions et soulèvements populaires périodiques ne furent pas éliminés, mais seul le Vietnam connut une dynastie dont la longévité fut source d’une guerre fratricide inextinguible. La civilisation confucianiste, comme une enfance heureuse et protégée, apportait à ses pratiquants une certaine confiance en eux-mêmes pour relever le défi que représentait l’occident.. Idéologie essentiellement agnostique, le confucianisme s’est préoccupé de la gestion du monde visible, et les post-confucianistes ne connurent pas l’expérience de l’angoisse spirituelle qui afflige les hindouistes, les musulmans et les chrétiens dans leur collision avec le « matérialisme » de la société industrielle.

La culture civile confucianiste offrit également la base d’une longue histoire d’autogestion réussie. Les Asiatiques de l’Est entrèrent dans le monde moderne des États nations en unités laïques conscientes de leur individualité. Par contre, le sous-continent indien, avec ses deux principales religions et une douzaine de groupes linguistiques d’importance, fut unifié à l’époque moderne sous la loi britannique.

La clé de la réussite des États post-confucianistes réside dans l’apprentissage appliqué. Les hommes de lettres du confucianisme, se détournant du travail manuel, laissèrent pousser leurs ongles mais n’affichèrent jamais aucune antipathie envers le monde des affaires. Le mythe de la réussite chinoise était celui du petit garçon paysan intelligent dont le village se réunissait pour faire son éducation et dont la réussite future produisait l’élévation de tous ceux qui l’avaient aidé sur son chemin vers le service civil.

Dans l’absolu, l’État et la famille représentaient des images en miroir. L’empereur était le pater familias par excellence, son gouvernement éclairé était récompensé par l’obéissance de ses ministres et de ses sujets, tandis que les membres de la famille étaient ancrés dans leurs relations hiérarchiques appropriées. Nations et familles obéissantes les unes envers les autres restaient fidèles les unes aux autres.

Le Japon de l’ère Meiji comprit tous les avantages qu’il y avait à faire de la nation un macrocosme de la famille. Un ordre impérial de 1890 soulignait les objectifs de l’éducation : les concepts confucianistes de loyauté, d’obéissance et de piété familiale furent transposés de la famille à la nation. Au même moment, Yen Fu, érudit chinois, dont les traductions d’Adam Smith, de John Stuart Mill, de Herbert Spencer et de Montesquieu firent l’objet de lectures jusque chez le jeune Mao, conclut également que la piété filiale encourageait des habitudes de subordination disciplinée envers l’autorité qui pouvaient s’appliquer à l’industrie et à la politie.

Lors du siècle dernier, les États post-confucianistes se sont habitués à un monde pluriel d’États nations théoriquement égaux. Mais il est difficile de savoir jusqu’à quel point cet ajustement s’est produit. Si l’occident est perçu comme tentant de conserver le leadership qu’il vola 200 ans plus tôt en s’industrialisant le premier, refusant ainsi de manière permanente aux post-confucianistes les fruits de leur dynamisme, les Chinois, en particulier, en concluront que le pluralisme n’est que poudre aux yeux et que la vision du monde occidental reproduit en fait leur vision traditionnelle.

Les batailles d’aujourd’hui sur les échanges et les monnaies pourraient bien devenir un Kulturkampf (combat culturel). Dans quelques dizaines d’années, quand l’économie chinoise sera l’égale en taille de celle des États-Unis, il sera difficile de choisir un vainqueur. Autant que l’occident accepte le principe d’égalité dès aujourd’hui et lutte pour le maintenir.

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AUTHOR INFO

Kenneth Murphy's latest book is Unquiet Vietnam: A Journey to the Vanishing World of Indochina (Gibson Square Books, London). He is currently a senior fellow of Smolny Collegium, Saint Petersburg University, Russia.