Friday, October 31, 2014
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Seule l'unité peut apporter la liberté !

LE CAIRE – On se souviendra du 3 août 2011 comme d'un jour historique en Egypte. Ce jour-là l'ancien  président Moubarak a été jugé publiquement, de même que ses deux fils et son ancien ministre de l'Intérieur, le général Habib Al-Adli. Les répercussions de ce procès seront importantes non seulement pour l'Egypte, mais pour l'ensemble du monde arabe.

Ce n'est pas la première fois qu'un dictateur arabe passe en jugement. Saddam Hussein et Abidine Ben Ali sont aussi passé devant des tribunaux. Saddam Hussein a été jugé avec l'aide de la coalition militaire conduite par les USA; Ben Ali a été jugé et condamné par contumace après s'être enfui en Arabie saoudite. Mais en Egypte, c'était un procès "fait exclusivement par des Egyptiens pour l'Egypte. C'est pourquoi nous sommes si fiers ", ainsi que l'a formulé un ami.

Mais la préparation du procès a été agitée. Le 29 juillet, de nombreuses organisations ont  manifesté sur la place Tahrir au Caire pour afficher l'unité des révolutionnaires égyptiens qui exigeaient notamment le procès public de Moubarak. Mais la manifestation a en fait montré le fossé qui s'est creusé entre les islamistes et les laïques depuis la chute de Moubarak. Elle a mis en évidence la capacité des salafistes d'Egypte à mobiliser leurs partisans, la grande majorité des manifestants présents ce jour-là sur la place Tahrir.

D'autres groupes, dont les gauchistes du Mouvement de jeunes du 6 avril et la Coalition des jeunes pour la révolution, un mouvement multi-idéologique, paraissaient insignifiants par rapport à eux. Aussi après environ une semaine sur place beaucoup de militants laïques ont préféré abandonner la place. Paradoxalement c'est également ce que voulait le Conseil suprême des forces armées, le CSFA, qui est au pouvoir. Son souhait s'est ainsi réalisé sans recours ni à la violence ni aux tribunaux militaires. Le refrain "islamiyya, islamiyya” (islamique, islamique) des islamistes y a suffit. 

Sans institutions représentatives et avec l'armée au pouvoir, les manifestations de rue restent le principal outil de la politique égyptienne. Après le référendum du 19 mars sur une réforme constitutionnelle soutenue par les islamistes qui a été approuvée par 77% des votants, les laïcs sont descendus dans la rue avec leurs propres revendications.

Elles faisaient pratiquement l'unanimité parmi les révolutionnaires égyptiens, islamistes inclus : libération des prisonniers politiques, interdiction pour les tribunaux militaires de juger des civils,  poursuite des responsables du massacre des manifestants (dont beaucoup sont des policiers hauts gradés), purge des alliés corrompus de Moubarak au sein de la police et procés public de Moubarak et de ses principaux complices à la tête du régime.

Mais par la suite les laïcs ont avancé des revendications qui étaient loin de faire l'unanimité. Craignant que les élections ne conduisent une majorité islamiste au Parlement et au sein de l'assemblée qui rédigera une nouvelle Constitution, la plupart des militants laïques ont demandé que le CSFA applique avant les élections des principes supra-constitutionnels (une sorte de déclaration des droits fondamentaux, à quelques différences près) ou une Constitution provisoire. Ils ont manifesté, sont intervenus auprès du CSFA et tenté de rallier les médias à leur cause.

Et ils ont réussi ! Le CSFA a annoncé qu'il formait une commission d'experts constitutionnalistes pour préparer différents projets de Constitution. Certes il avait une arrière-pensée en faisant cela, car la protection des libertés n'est pas sa priorité. Il cherchait surtout le moyen d'éviter d'avoir des comptes à rendre à des institutions civiles et à garantir l'indépendance financière de l'armée.

Le succès des laïques a joué le rôle de sonnette d'alarme pour les islamistes. C'est ainsi qu'ils sont venus en masse sur la place Tarhir le 29 juillet. Mais le vieux parti des Frères musulmans, avec ses différentes factions et courants ne semble plus être la principale force islamiste dans le pays, car les salafistes pourraient ébranler leur hégémonie de longue date.

Ces derniers se définissent notamment par une stricte orthodoxie religieuse. Ils sont persuadés de la supériorité de l'interprétation littérale des textes de l'islam. Leur profonde animosité à l'égard de toute innovation religieuse (au sens large) traduit leur certitude que les trois premières générations de musulmans avaient la compréhension exacte de l'islam et qu'elles doivent en conséquence servir de modèle aux autres.

Mais le salafisme permet à ses adeptes de se donner une identité forte, que renforcent encore la barbe et un style vestimentaire commun, une attitude extrêmement conservatrice au point de vue social et une perception globalement négative (quoique parfois nuancée) des libertés individuelles. "Je redresse la tête parce que je suis égyptien, et je la redresse d'autant plus que je suis salafiste", m'a fièrement déclaré l'assistant de l'un des principaux cheiks salafistes.

Par ailleurs, les salafistes sont d'origines sociales très variées, leurs structures locales sont hétérogènes et ils se différencient souvent les uns des autres par leur position politique et leur point de vue sur la violence et l'autorité de l'Etat. Leur organisation étant très décentralisée, avec un leadership multiple et des positions idéologiques parfois contradictoires, le mouvement salafiste tend à adopter des positions changeantes pas toujours très claires, ce qui le rend vulnérable à des tentatives de manipulation ou d'infiltration. C'est ce que l'on a vu en Algérie, en Arabie saoudite et au Yémen. Et l'Egypte pourrait suivre.

Pour l'instant, le principal soucis des Egyptiens libéraux devrait être d'accroître leur popularité et de cristalliser un soutien autour d'eux, plutôt que de polémiquer avec les salafistes et de chercher à faire appliquer une Constitution par tous les moyens, démocratiques ou pas. Durant la période de transition, entre 1988 et 1991, les laïques algériens ont écrit un projet de Constitution qui autorisait les partis politiques, à l'exclusion des partis d'obédience religieuse. Néanmoins, lors des élections législatives de 1991, plus de deux ans après l'adoption de la Constitution, c'est le Front islamique du salut (FIS) qui l'a emporté.

La stratégie d'exclusion, de fraude, de tricherie et de tripatouillage électoral des laïques algériens s'est retournée contre eux : les islamistes ont fait figure de victimes, alors que les laïques (à quelques exceptions près) sont passés pour des opportunistes dépourvus de principe. Appliquer une Constitution laïque avant les élections ne garantit en rien le résultat. C'est le soutien populaire qui compte.

L'unité de l'ancienne opposition révolutionnaire est vitale pour le succès d'une transition démocratique et l'Egypte ne fait pas exception à la règle. Le procès public de Moubarak montre ce à quoi on peut parvenir en étant unis. Les Egyptiens et les autres révolutionnaires arabes doivent retenir les leçons du 29 juillet et du 3 août. L'unité aujourd'hui pourrait apporter justice et liberté demain. Mais si les divisions l'emportent, il n'y aura ni l'une ni l'autre.

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