Thursday, October 23, 2014
0

Alpages et minarets

New York – La Suisse compte quatre minarets et 350 000 ressortissants dits musulmans, dont la plupart sont des Européens originaires de Bosnie et du Kosovo. 13% d’entre eux environ pratiquent la prière de façon régulière. On aurait pu penser qu’il n’y avait pas de quoi en faire une montagne, mais la crainte du “fondamentalisme” et d’une “islamisation rampante” en Suisse aurait poussé 57,5% des Suisses à voter pour l’interdiction légale des minarets.

Y a-t-il en Suisse davantage d’intolérance qu’ailleurs en Europe? Sûrement pas. Les résultats d’un référendum expriment moins une opinion fondée que des instincts populaires, qui sont rarement le reflet d’un esprit de tolérance. On aurait organisé ce même référendum auprès d’autres pays d’Europe, on aurait obtenu les mêmes résultats.

Réduire la réponse que les Suisses ont donnée à cette consultation électorale sur les minarets – une idée que seule l’Union démocratique du centre, un parti de droite, a soutenue – à une manifestation d’“islamophobie” est peut-être un peu court. Il est sûr que l’hostilité entre chrétiens et musulmans ne date pas d’hier, et que les accès de violence islamiste auxquels on a assisté récemment ont eu, sur beaucoup, un impact que n’ont pas l’hindouisme ou le bouddhisme par exemple. Il est sûr aussi que le minaret, avec sa silhouette de missile, se prête facilement à la caricature.

Mais si les Suisses et les Européens n’avaient pas de problème d’identité, leurs concitoyens musulmans ne leur inspireraient pas une telle peur. C’est peut-être là qu’est le problème. Il n’y a pas si longtemps, la majorité des citoyens du monde occidental disposaient de symboles de foi et d’identité sûrs. Les clochers d’églises qui ornent de nombreuses villes européennes signifiaient encore quelque chose pour la plupart des gens. Rares étaient ceux qui se mariaient hors de leur confession.

Il y a encore peu, beaucoup d’Européens respectaient aussi des rois, des reines, et un drapeau. Ils chantaient leur hymne national, on leur enseignait des versions héroïques de leur histoire nationale. Ils appartenaient à un pays. Les voyages étaient réservés aux soldats, aux diplomates et aux gens riches. L’“identité” n’était pas encore perçue comme un problème.

Aujourd’hui, avec le capitalisme mondial, l’intégration européenne et, après la tragédie des deux guerres mondiales, le reniement du sentiment national, mais peut-être plus encore de la foi religieuse, beaucoup de choses ont changé. Le monde dans lequel nous vivons, pour la plupart d’entre nous, est un monde séculier, libéral et désenchanté. La vie de la plupart des Européens est plus libre aujourd’hui que jamais. On n’attend plus de nos prêtres ou de nos supérieurs hiérarchiques qu’ils nous disent quoi faire ou quoi penser. Et s’ils s’y risquent, on tend à y répondre par de l’indifférence.

Mais notre monde nouvellement libéré exige un tribut. Nous affranchir de la foi et des traditions ne nous a pas toujours procuré un état de plus grande satisfaction, mais plus souvent un sentiment de déstabilisation, de peur et de frustration. Les manifestations d’identité collective n’ont pas entièrement disparu, mais elles ne sortent pas du périmètre des stades de football, où l’exaltation (et l’humiliation) peut rapidement déchaîner la violence et l’aigreur.

Selon la droite populiste, ce sont les élites des mondes de la politique, de la culture et des affaires, qui sont responsables des angoisses du monde moderne. Elles sont accusées d’être à l’origine de l’immigration de masse et la crise économique et d’avoir confisqué leur identité nationale aux citoyens ordinaires, et ces accusations ne sont pas totalement dénuées de fondement. Mais si le malaise moderne attire la haine sur les élites, il épargne les musulmans. Eux ont gardé la foi, et ils ont le sentiment de savoir qui ils sont et d’avoir quelque chose au nom de quoi mourir.

Et peu importe que les musulmans d’Europe soient nombreux à ne pas se faire d’illusions et à être tout aussi laïcs que beaucoup de leurs concitoyens non musulmans. Ce qui compte, c’est l’image qu’ils renvoient. Ces minarets, perçant le ciel, et ces foulards noirs ne font que raviver les blessures de ceux qui sont éprouvés par la perte de la foi.

Il n’y a rien de surprenant à ce que le populisme anti-musulman trouve ses plus fervents adeptes parmi d’anciens gauchistes, car ils ont, eux aussi, perdu la foi – dans la révolution mondiale ou autre. Beaucoup d’entre eux, avant de se tourner vers la révolution, avaient renoncé à la religion. La perte est donc double. Pour justifier de leur hostilité à l’islam, ils disent se réclamer des “valeurs des lumières,” mais c’est sur leur foi perdue, religieuse ou laïque, qu’ils se lamentent.

Il n’existe pas, hélas, pour le malaise social dont le référendum suisse a été le révélateur, de solution miracle. Le pape a bien son idée, évidemment, qui serait un retour général au giron de Rome. Les confréries de prêcheurs évangéliques ont eux aussi leur recette, pour parvenir au salut. Quant aux néoconservateurs, ils voient le malaise européen comme un symptôme de la décadence de l’Ancien monde et une manifestation collective du nihilisme engendré par l’Etat-providence et la relation de dépendance larvée à l’égard du leadership américain.

Mais ces perspectives, à moins d’être un catholique, un born-again ou un néoconservateur, n’offrent rien de rassurant. Tout ce que l’on peut espérer, c’est que les démocraties libérales parviennent à surmonter cette période de malaise – que les sirènes de la démagogie soient étouffées et les réactions de violence contenues. Après tout, les démocraties ont vu pire.

Ceci dit, moins nous ferons de référendums, mieux nous nous porterons. Certains pensent que ces initiatives populaires contribuent à renforcer pas la démocratie. C’est tout le contraire. Elles coupent l’herbe sous le pied des personnes que nous avons élues pour qu’elles fassent preuve de discernement, pas pour qu’elles jouent avec les tripes de populations dans l’angoisse et la colère.

Hide Comments Hide Comments Read Comments (0)

Please login or register to post a comment

Featured