The Human Rights Revolution
Liberté sous pare-feux
Rebecca MacKinnon and Evgeny Morozov
NEW YORK – Même le réaliste le plus terre à terre reconnaîtrait que l’échec de la censure communiste a joué un rôle dans la chute du rideau de fer : la Voix de l’Amérique, le fax, le rock’n’roll et l’attrait du capitalisme occidental ont eu raison des habitants du bloc soviétique.
Internet est aujourd’hui porteur de grandes espérances. L’on s’imagine que les puits d’informations en ligne feront également échouer la censure des états autoritaires contemporains, avec des résultats identiques à ceux survenus en Europe de l’Est.
Ces attentes ne sont pas totalement infondées, car la plupart des systèmes de censure sur Internet ne sont pas parfaits. Mais même si toute personne armée d’un minimum de savoir-faire peut contourner, disons, le « grand pare-feu de Chine », le filtrage opéré sur Internet n’est qu’une des couches de la cyber-censure chinoise. Elle est d’ailleurs complétée par un système de manipulations et d’interprétations de plus en plus élaboré.
L’interdiction de sites Web étrangers a certes été levée durant les Jeux Olympiques ; mais la suppression de contenu « politiquement sensible » des blogs et autres discussions en ligne chinois s’est maintenue tout au long de 2008. Tout contenu « vulgaire » est désormais traqué et sert de prétexte pour nettoyer Internet d’écrits politiquement sensibles. Cela vaut aussi pour la discussion Charter 08, un traité pro-democratique signé par des milliers de Chinois qui viennent de l’apprendre en ligne. Contre toute attente occidentale, la plupart de cette censure personnelle sur Internet n’est pas effectuée par la cyber-police gouvernementale, mais par les compagnies hébergeant les sites Web chinois, tenues responsables légalement de ce que leurs utilisateurs publient.
En effet, l’Internet chinois évolue et s’adapte de sorte à asseoir la légitimité du régime. Des centaines de milliers de personnes travaillent en tant que commentateurs Web indépendants, s’efforçant de donner une tournure plus patriotique et pro-gouvernementale aux blogs et autres forums de discussion. De jeunes nationalistes, fiers de la résonance mondiale de la nouvelle économie chinoise et de son pouvoir politique, donnent volontiers de leur temps pour faire montre de leur patriotisme sur Internet.
Cependant, la Chine se tourne vers la Russie qui pourrait bien avoir inventé un tout nouveau mode de contrôle sans avoir recours à la censure. Après avoir pris le contrôle des media traditionnels, le Kremlin s’élance prestement dans le monde virtuel. La stratégie des autorités n’est pas neuve : maîtriser fermement les principales plateformes de publication pour les abreuver de propagande et de tournures spécifiques et ainsi formater l’opinion publique en ligne.
Le destin de LiveJournal – centrale de blogs la plus influente en Russie, souvent utilisée pour exprimer son mécontentement vis-à-vis du gouvernement – en est un bien triste exemple. Cette ressource populaire en ligne, ou respectable start-up américaine à ses débuts, est devenue en moins de trois ans une entreprise louche sise à Moscou, appartenant aux oligarques favoris du Kremlin.
La propagande gouvernementale foisonne, générée par de nouveaux opérateurs tels que Konstantin Rykov, un député de la Douma âgé de 29 ans, également fondateur de New Media Stars, la firme Internet préférée du Kremlin.
Enfin, tout effort de manipulation manqué est compensé par des cyber-attaques. Ces dernières permettent de traquer les mécontents sans déchaîner l’opinion publique et se retrouver accusé de censure formelle. C’est ce qui est arrivé à un Géorgien (connu sous le cyber-nom « cyxymu ») qui critiquait la manière dont les deux gouvernements avaient géré la guerre de l’été dernier sur son blog hébergé par LiveJournal. Le service complet (et ses millions d’autres blogs) a dû s’interrompre suite à une série de cyber-attaques très violentes, obligeant finalement les administrateurs de LiveJournal à supprimer temporairement son compte.
Tandis que les régimes autoritaires contemporains apprennent, tels des ingénieurs, à gérer le flux d’informations, il nous faut comprendre que « détruire le mur » ne suffit pas pour promouvoir et protéger la liberté d’expression dans les pays tels que la Chine ou la Russie. Au vu des stratégies sophistiquées dont ces gouvernements font œuvre pour réguler les actions en lignes de leurs citoyens (prendre le contrôle de media privés et d’entreprises de télécommunications tout en permettant aux internautes de se lâcher sans aller trop loin), nous devrions faire preuve de plus de réalisme quant au véritable pouvoir transformateur d’Internet.
Copyright: Project Syndicate, 2009.
www.project-syndicate.org
Traduit de l’anglais par Aude Fondard
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