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A la mémoire de Bronisław Geremek

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2008-07-31

Varsovie – Quand un ami décède sans qu'on s'y attende, on se souvient de son visage, de son sourire, des conversations jamais terminées. Aujourd’hui, je revois Bronisław Geremek, mort dans un accident de voiture il y a quelques semaines, en prison à Białołęka et j'entends ses cris rauques venant de derrière les barreaux de la prison de la rue Rakowiecka. Je revois et j’entends Bronek à Castel Gandolfo, s'adressant au pape Jean-Paul II.

Je me souviens de lui lors de réunions clandestines de « Solidarité » et à la table des négociations de 1989 ; je le revois au parlement déclarant la fin de la République populaire de Pologne et sur CNN annonçant que la Pologne avait rejoint l'OTAN. Et je me souviens de dizaines de conversations privées, de discussions et de débats qui ont duré presque plus de 40 ans.

Bronisław Geremek était l’un des nôtres, pour reprendre les termes de Joseph Conrad, écrivain qu’il admirait. Il était militant de l'opposition démocratique et de Solidarnosc ; il a lutté pour l'indépendance de la Pologne et pour la liberté, et a payé le prix fort pour cela. Il voulait rester fidèle à l’esprit de l’insurrection de janvier et aux légions de Józef Piłsudski, à l’esprit des insurgés du ghetto de Varsovie et du soulèvement de Varsovie, aux valeurs de l'octobre polonais, de la révolte étudiante de 1968, du KOR (comité de défense des travailleurs) et de Solidarnosc.

Geremek savait que l'exclusion et l'asservissement détruisent la dignité humaine et dégradent notre humanité. Il savait que les dictatures conduisent à la mesquinerie morale. Il chérissait la liberté, le savoir authentique, la pensée indépendante, le courage de la non-conformité, l'esprit de la résistance, la beauté du romantisme polonais, les attitudes désintéressées et la dignité humaine. La mesquinerie lui inspirait le dégoût, mais lui faisait peur aussi. Il la considérait comme un réservoir humain pour les mouvements totalitaires.

Il était à la fois idéaliste et pragmatiste. Enfant, Geremek assistait à la déchéance des asservis du ghetto de Varsovie. Sauvé miraculeusement de l’holocauste, il a passé le reste de sa vie à rêver d'une Pologne où les gens vivraient dans la dignité et dans le respect de la dignité d'autrui.

Geremek s'est battu pour cette Pologne. Pour lui, n'importe qui pouvait changer en bien, et nous devions nourrir le dialogue, la tolérance et la capacité à pardonner et à se réconcilier. Il voulait une Pologne démocratique dans une Europe forte et démocratique. Maintenant qu'il est parti, nous nous rendons compte de tout ce qu'il a accompli.

Geremek savait que les sentiments d'identité nationale et de fierté nationale sont précieux ; et qu'en Pologne, pays condamné à la lutte pour l'indépendance, ces vertus sont nécessaires. Mais il savait aussi que dans la période d'entre-deux-guerres, le fait de se sentir polonais servait d'instrument au nationalisme agressif.

Pour Geremek, ce sentiment d’appartenance ne relevait ni d’une communauté biologique ni d’un lignage. Ce qui était important, c'était l'histoire de la nation, qu'elle soit idéalisée ou non, qu’elle soit contrite ou critique. À propos du passé, il disait souvent que nous faisons le choix de la tradition et qu'avec son aide, nous pouvons exprimer nos points de vue.

Bien que certains événements, à l’instar de la période de terreur staliniste, ne faisaient pas partie de la tradition polonaise telle qu'il l’envisageait, Geremek pensait que l'identité communautaire ne pouvait exister sans la conscience de l'intégralité de notre histoire, de tous ses bienfaits et de tous ses maux. N’oublions pas que les actes que nous renions aujourd’hui étaient alors possibles au sein de notre communauté, au moment où nous nous efforçons de les rendre aujourd’hui impossibles.

Bronek était fier de la volonté tenace de liberté des Polonais, de ses accomplissements, de l’évolution démocratique qui, grâce au compromis de la table des négociations, a permis de mettre un terme sans violence à la dictature. Il était fier de l'adhésion de la Pologne à l'OTAN et à l’Union européenne, et des succès économiques de son pays.

Mais il était aussi inquiet. Il y a un an, avec Lech Walesa et Tadeusz Mazowiecki, il avertissait qu’« un État que nous avons traité comme un bien commun est en ce moment traité comme un trophée à portée des dirigeants. La liberté et l'indépendance que nous nous sommes efforcés d’atteindre ne s'accompagnent plus d'un sentiment de solidarité, en particulier envers les plus faibles et les plus pauvres. Les insultes et les disputes nuisent à la vie politique et à la confiance des citoyens en le gouvernement. Les institutions censées protéger la loi deviennent des instruments entre les mains des dirigeants ; et nous avons connaissance de graves accusations selon lesquelles elles seraient bafouées ». Ces déclarations ont été accompagnées d'un poignant appel à « débarrasser l’arène politique polonaise de l’infamie, de la fureur et de la haine ». 

L'essai de Geremek sur Marc Bloch, historien français et résistant antinazi, fait partie de ses plus grandes œuvres intellectuelles et morales. En écrivant sur Marc Bloch, Geremek se décrivait lui-même, en particulier lorsqu'il rappelait l'autoportrait de Marc Bloch, de ses « tendances d’esprit authentiquement libérales, désintéressées et humainement progressives ».

Il se décrivait aussi lui-même lorsqu'il citait Marc Bloch : « Attaché à ma patrie […], nourri de son héritage spirituel et de son histoire, incapable en vérité d'en concevoir une autre où je puisse respirer à l'aise, je l'ai beaucoup aimé et servie de toutes mes forces. Je suis juif […]. Je n’en tire ni orgueil ni honte […] Je ne revendique jamais mon origine que dans un cas : en face d’un antisémite. Du moins, puis-je, en toute sincérité, me rendre ce témoignage : je meurs comme j’ai vécu, en bon Français ».

Geremek véhiculait des messages sur l'antisémitisme. Le premier, adressé à la Pologne, était que nous devions lutter contre l'antisémitisme et toutes ses manifestations, même marginales. Le deuxième, adressé à l'opinion publique occidentale, était que nous ne devions pas jouer avec des stéréotypes surannés.

Bronisław Geremek s'est éteint la conscience claire et les mains propres. Il a vécu selon le credo de Conrad : « je serai fidèle », pour « suivre le rêve, et encore suivre le rêve ». Bronek, tu étais fidèle.

Adam Michnik, l'un des anciens dirigeants de Solidarnosc, a été rédacteur en chef fondateur de la Gazeta Wyborcza. Ce texte est adapté de l’éloge funèbre qu’il a prononcé pour Bronisław Geremek.

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