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« Et si ? » : Un autre cours de l’Histoire était-il possible en 1989?
Michael Meyer
NEW YORK – Depuis des semaines, les images passent en boucle sur les télévisions du monde entier, comme si l’événement était d’actualité : des Berlinois en liesse dansant au sommet du tristement célèbre Mur, renversé il y a 20 ans, le 9 novembre 1989. « Die Mauer ist weck ! » criaient les gens en levant les poings au ciel devant les caméras à la porte de Brandebourg. « Le Mur est tombé ! ».
Cette image incarne est sans aucun doute l’un des événements marquants du XXe siècle. Pour les Américains en particulier, cet événement historique en est venu à symboliser leur victoire dans la Guerre froide. Pourtant, si vous étiez présent cette nuit-là, comme je l’étais pour Newsweek, le moment avait une qualité plus ambiguë, en particulier avec un recul de deux décennies. Pour le dire simplement, l’Histoire aurait aisément pu suivre un cours très différent, et c’est d’ailleurs ce qui faillit arriver.
Egon Krenz, le dirigeant du parti communiste de la République démocratique allemande, a par la suite qualifié cet épisode de sabotage. Alors qu’il savourait un rare moment de triomphe, le porte-parole de son parti, Günter Schabowski, est passé dans son bureau l’après-midi du 9 novembre en lui demandant innocemment : « Rien à annoncer ? ». Après un moment d’hésitation, Krenz lui tendit un communiqué de presse, à propos d’une décision qu’il était parvenue à faire adopter quelques heures auparavant par le Parlement et que des centaines de milliers de manifestants réclamaient depuis des semaines : le droit de voyager librement. Krenz avait bien l’intention de leur accorder ce droit – mais seulement le jour suivant, le 10 novembre.
Sans prendre garde à ce détail d’une importance capitale, Schabowski s’en est allé lire au monde ce communiqué, lors d’un épisode aujourd’hui célèbre. « Quand cette décision prend-elle effet ? » demandèrent les journalistes. Troublé, Schabowski négligea la date cruciale : « sofort » dit-il, « immédiatement ». En un clin d’œil, le mal était fait. Une marée humaine d’Allemands de l’Est stupéfaits convergea vers les points de passage à l’Ouest. Les gardes-frontières, sans consigne et ne sachant que faire, ouvrirent les barrières. La suite appartient à l’Histoire.
Les accidents ont toujours forgé le destin de l’humanité. L’on peut pourtant s’interroger. Et si Schabowski n’avait pas été distrait ? Imaginons que le jour suivant, la nouvelle réglementation des voyages soit entrée en vigueur et appliquée d’une manière efficace et méthodique toute germanique.
À proprement parler, le Mur ne serait pas tombé. Il aurait été ouvert, pas démoli, par les Communistes et non par la foule. Le changement aurait eu lieu par le biais d’une évolution et non d’une révolution. Et si Krenz et les réformateurs communistes, qui n’étaient arrivés au pouvoir que quelques semaines plus tôt, étaient parvenus à endiguer le mécontentement populaire, voire à le neutraliser ? Et s’il y avait aujourd’hui encore deux Allemagnes, de l’Est et de l’Ouest, au lieu d’une Allemagne réunifiée ?
Le jeu des « Et si ? » est sans fin. Sans les événements de cette nuit-là, et ses images inoubliables, la révolution de velours aurait-elle eu lieu une semaine plus tard ? Les Roumains auraient-ils trouvé le courage de renverser Nicolae Ceausescu le mois suivant ? La chute des dominos de l’Europe de l’Est aurait pu se dérouler différemment. Certains dominos auraient pu ne pas chuter du tout.
Quarante-huit heures après que les premiers Allemands aient grimpé au sommet du Mur, je me trouvais par une nuit glaciale avec plusieurs milliers de Berlinois de l’Ouest dans le no man’s land boueux qu’était alors Potsdamer Platz, au cœur du Berlin d’avant-guerre. Une colline herbeuse dénotait l’emplacement du bunker de Hitler à quelques centaines de mètres de là. Une équipe de démolition est-allemande peinait à ouvrir une nouvelle brèche dans le Mur. Une grue géante tentait de soulever un pan de trois mètres de haut, tirant et poussant de gauche à droite, évoquant un dinosaure rongeant sa proie. Enfin le morceau céda et fut soulevé au-dessus de la foule, tournant lentement, comme un pendu sur un gibet.
Les projecteurs des télévisions illuminaient sa surface, couverte de graffitis. Tous les conflits non résolus de l’Europe figuraient sur ce morceau de béton peint : une croix gammée et des représentations surréalistes des victimes de la guerre, de l’Holocauste et des purges de la police secrète est-allemande. Un mot ressortait au milieu des graffitis : Freiheit. Liberté.
Quelle conjonction étrange que cette nuit, ce morceau de béton, ce mot. Alors que le soleil se couchait à l’Ouest, une parfaite boule de feu passant sous l’horizon, la lune se levait à l’Est, tout aussi parfaitement pleine et ronde que le soleil, d’un blanc froid et bleuté. Les deux astres semblaient en équilibre, se déplaçant le long d’un axe invisible, avec Berlin au milieu, à la fois suspendu et pivot de cet axe. Freiheit. Le moment invitait à croire au destin, là, à cet endroit hanté par les fantômes du passé.
Nous pensons souvent à l’Histoire comme étant une suite d’événements inévitables, l’aboutissement de forces puissantes qui ne peuvent avoir qu’une issue. Mais la réalité de 1989, comme me le fit remarquer à l’époque l’un des organisateurs des manifestations, était « qu’il était possible à tout moment, n’importe quand, que les événements prennent une tournure différente ».
Pourquoi cette direction-là et pas une autre ? La réponse semble résider dans les innombrables choix individuels pris à des moments clés, aux accidents créés par la négligence humaine, comme la bévue de Schabowski, si mince et si compréhensible, et pourtant si lourde de conséquences. Parmi ces nombreux choix figurent également ceux des manifestants courageux, qui sont descendus dans la rue pour se faire entendre – ou comme un manifestant l’a formulé, pour ne pas avoir à dire à la génération suivante « Nous nous sommes assis et nous avons attendu ». Ceux qui dansaient sur le Mur il y a vingt ans ont fait un choix sans équivoque.
Copyright: Project Syndicate, 2009.
www.project-syndicate.org
Traduit de l’anglais par Julia Gallin
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