Thursday, August 21, 2014
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La guerre de choix du Mexique

MEXICO – Il y a trois ans ce mois-ci, le président mexicain Felipe Calderòn endossait sa tenue de combat et déclarait une guerre frontale au narcotrafic, en donnant l’ordre à l’armée d’investir les rues, les autoroutes et les villages du Mexique. A l’époque, Calderòn avait bénéficié d’un large soutien, tant au Mexique qu’à l’étranger, pour une décision perçue comme courageuse et nécessaire et qui aurait du être prise depuis longtemps. Des résultats tangibles devaient être enregistrés sous peu.

De son côté, l’administration de George W. Bush s’engageait rapidement à fournir un soutien des Etats-Unis – sous la forme de l’initiative Mérida, signée en février 2007 – et les sondages d’opinion montraient que Calderòn avait, d’un seul geste, fait disparaître les doutes concernant son étroite victoire électorale, et gagné la confiance du peuple mexicain. Aujourd’hui, la situation se présente sous un jour très différent.

Lors d’un récent débat avec notamment Fareed Zakaria de Newsweek et CNN et Asa Hutchinson, l’ancien directeur de la DEA, l’agence américaine de lutte contre la drogue, la question au centre des discussions était de savoir si les Etats-Unis étaient responsables de la guerre du Mexique contre la drogue. J’ai fait remarquer que ni les Etats-Unis, ni le Mexique n’étaient à blâmer, mais seulement Calderòn. Tout comme l’invasion de l’Irak par Bush, la guerre du Mexique contre le narcotrafic est une guerre choisie. C’est une guerre que Calderòn n’aurait pas dû déclarer, qui ne peut pas être gagnée et qui nuit terriblement à l’image du Mexique.

A l’heure actuelle, un nombre croissant de Mexicains partagent ce point de vue. Alors que la guerre s’éternise, aucun résultat positif n’est en vue et la violence s’est étendue à tout le pays. Le 9 décembre par exemple, selon le quotidien Reforma , 40 personnes ont été tuées dans des affrontements entre les forces de police, l’armée et les cartels. Depuis le début de l’année, on compte plus de 6500 victimes, soit plus que le total de l’an dernier, qui était lui-même le double de 2007.

Je pense que Calderòn a déclaré cette guerre pour asseoir sa légitimité face aux Mexicains, à cause des doutes entourant son élection à la présidence en 2006 – doutes que ses supporters, dont je fais partie, n’ont jamais partagés. Je pense aussi que cette guerre ne peut pas être gagnée parce qu’elle ne répond pas aux principes de la doctrine Powell, élaborée il y a 18 ans par Colin Powell, alors chef d’état-major des armées, à l’aube de la première guerre du Golfe.

Powell énumérait quatre conditions principales qui devaient être remplies pour qu’un engagement militaire soit couronné de succès. L’une d’elles est le déploiement d’une force écrasante, qui fait défaut à l’armée mexicaine. Une autre est la définition d’objectifs atteignables, une impossibilité dans le cas d’une guerre contre les drogues (une expression que l’on doit au président américain Nixon à la fin des années 1960). La troisième condition est celle d’une stratégie de sortie dès le début de l’engagement, une condition inapplicable pour Calderòn, qui ne peut ni admettre une défaite dans son propre pays, ni cesser les hostilités en déclarant la victoire. Il dispose toujours du soutien de la population – la quatrième condition – mais elle commence à s’éroder.

Au cours des trois dernières années, plus de 15.000 Mexicains ont été tués dans la lutte contre le narcotrafic. Human Rights Watch, Amnesty International et l’examen périodique universel du Conseil des droits de l’homme des Nations unies ont tous rendu compte, avec plus ou moins de preuves et de précision, de la multiplication des abus et de l’absence de mécanismes de transparence. Sur plus de 220.000 personnes arrêtées pour trafic de narcotiques depuis l’arrivée au pouvoir de Calderòn, près des trois quarts ont été relâchés. Et sur les 60.000 qui restent, seulement 5 pour cent ont été jugées et condamnées.

Pendant ce temps, davantage de terres ont été consacrées à la culture du pavot et de la marijuana qui, selon le gouvernement américain, occupent respectivement 6900 et 8900 hectares. Les restrictions imposées au transit de cocaïne de l’Amérique du Sud vers les Etats-Unis ont à peine influé sur le prix de vente au détail de la cocaïne, qui après avoir fortement augmenté en 2008, s’est stabilisé en 2009 à un prix très inférieur aux prix records des années 1990.

Selon un rapport du département d’État américain sur la stratégie internationale de contrôle des narcotiques, les saisies d’opium, d’héroïne et de marijuana ont décliné depuis que Calderòn a déclaré la guerre aux cartels et la production de stupéfiants est en hausse au Mexique même. Encore selon le département d’État américain, en 2008 la production d’héroïne atteignait 18 tonnes, contre 13 tonnes en 2006, tandis que la production du latex d’opium était passée de 110 tonnes à 149 tonnes. Durant cette même période, la production de marijuana a augmenté de 300 tonnes pour atteindre 15.800 tonnes. En d’autres termes, depuis que Calderòn est passé à l’offensive contre les narcotrafiquants, il y a plus, pas moins, de drogues mexicaines sur le marché.

Il n’y a aucune issue évidente à ce bourbier. Les forces de police nationales que les trois derniers présidents du Mexique – Ernest Zedillo, Vicente fox et Calderòn – ont tenté de renforcer ne sont toujours pas prêtes à prendre la relève de l’armée dans les opérations anti-drogues. L’aide américaine, selon un rapport du bureau général de comptabilité du Congrès américain publié début décembre, est versée au compte-goutte. D’après certaines sources, il semblerait que 2 pour cent seulement d’une aide prévue de 1,3 milliards de dollars aient été versés.

La moins mauvaise solution serait peut-être de procéder par défaut : faire en sorte que la guerre contre les cartels disparaisse peu à peu des médias, et qu’elle soit remplacée par d’autres guerres – contre la pauvreté, la petite criminalité et en faveur de la croissance économique. Ce n’est sans doute pas une solution idéale, mais tout vaut mieux que prolonger une guerre qui ne peut être gagnée.

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