A Window on Russia
Le Discours secret de Khrouchtchev et la fin du communisme
Roy Medvedev
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En histoire, certains événements paraissent insignifiants de premier abord ou bien leur signification reste cachée jusqu’au jour où ils se révèlent bouleversants. Il y a 50 ans, nous avons connu un de ces moments, lors de ce qu’on appelle « le discours secret » de Nikita Khrouchtchev devant le Vingtième congrès du Parti communiste d’Union soviétique. Son importance le situe, je dirais, comme l’un des événements cruciaux du vingtième siècle, entre la révolution bolchevique de 1917 et le déclenchement de la guerre par Hitler en 1939.
À cette époque, le mouvement communiste semblait surfer sur la vague de l’histoire et pas seulement en Union soviétique. Au milieu des années 1950, le communisme lançait une offensive sur l’Europe, ainsi que dans le Tiers-monde émergent. Le capitalisme semblait sur le déclin. Toutes les imperfections du communisme étaient considérées comme temporaires, de simples accrocs sur le chemin vers une société plus juste en pleine création. Un tiers de l’humanité considérait que l’Union soviétique mènerait le monde vers le socialisme mondial.
Le Vingtième congrès a mis fin à tout cela. Ce fut le moment de vérité, le grand nettoyage interne des brutalités du stalinisme. Le discours de Khrouchtchev devant le Congrès a inspiré bien des doutes et des hésitations dans tout le mouvement communiste à travers le monde.
Les raisons de Khrouchtchev, quand il arriva à la tribune, ce matin du 25 février 1956, étaient, de son point de vue, morales. Après avoir été chassé du pouvoir, dans le secret de sa datcha, il écrivit : « mes mains étaient couvertes de sang. J’avais fait la même chose que tous les autres. Mais aujourd’hui encore, si je devais monter à la tribune et dénoncer Staline, je le ferais de nouveau. Il fallait bien qu’un jour tout cela cesse ».
Khrouchtchev avait, bien sûr, participé de près à de la répression stalinienne, mais il ne connaissait aussi que la moitié de la vérité. Tout le système de gouvernement stalinien était bâti sur le secret absolu, système où seul le Secrétaire général en personne connaissait la totalité des événements. Ce n’était pas la terreur qui soutenait le régime stalinien mais son monopole total de l’information. Khrouchtchev, par exemple, fut abasourdi quand il découvrit que dans les années 1930 et 1940 quelque 70 % des membres du parti avaient été supprimés.
À l’origine, Khrouchtchev ne prévoyait pas de faire grand secret de sa dénonciation de Staline. Cinq jours après le Congrès, son discours fut envoyé à tous les dirigeants des pays socialistes et lu dans les réunions locales du Parti dans toute l’Union soviétique. Mais personne ne sut comment en débattre. Et à juste titre, car le problème de la déstalinisation fut, malgré une révélation partielle de la vérité, qu’aucune réponse sur la suite à donner ne fut offerte.
Après le Congrès, il était évident que l’évangile communiste sonnait faux et paraissait très corrompu. Mais aucune autre idéologie ne fut proposée, et la crise, la lente pourriture du système qui apparu clairement durant l’époque de la stagnation sous la direction de Léonide Brejnev, entamée par le discours de Khrouchtchev, durant encore 30 ans, jusqu’à ce que Michael Gorbatchev se lança dans les réformes.
Les doutes instillés au Congrès étaient peut-être vagues, mais ils ont semé un véritable malaise. Lors des premières protestations qui secouèrent le monde communiste en 1956, de larges foules, en Géorgie, exigèrent que Khrouchtchev soit limogé et la mémoire de Staline restaurée. Le soulèvement de la Pologne et la révolution hongroise, bien plus tumultueuse, réclamaient tout le contraire. Les Polonais demandaient un communisme à visage humain, et les Hongrois, après les tentatives de réforme du communisme par Imre Nagy, cherchaient à se débarrasser complètement du communisme.
Toutes ces manifestations furent brutalement réprimées, ce qui entraîna le départ du Parti chez de nombreux communistes occidentaux, totalement désabusés. Le discours de Khrouchtchev fut également à l’origine d’une dispute entre la Chine de Mao et l’URSS, car il permit à Mao de s’arroger la tête et la couronne de la révolution mondiale.
Inquiet de ces manifestations, Khrouchtchev essaya de ralentir la campagne anti-staline. La libération des prisonniers du goulag qui suivit son discours se poursuivit, mais en silence. On rendit leur carte du Parti aux survivants, à qui l’on offrit des emplois, mais il leur fut interdit de discuter des horreurs dont ils avaient été témoins.
Ce silence dura jusqu’en 1961, quand Khrouchtchev permit de nouvelles révélations sur les crimes de l’ère stalinienne. Cela fit l’objet de reportages publics et de débats dans la presse audio-visuelle. Le corps de Staline fut déplacé de la Place Rouge, et les monuments à sa gloire détruits, les villes reprenant leur nom soviétique d’origine. Stalingrad redevint Volgograd.
Le concept du goulag est entré dans notre littérature grâce à l’œuvre d’Alexandre Soljenitsyne, et son ouvrage Une journée d'Ivan Denissovitch. Cette seconde campagne antistalinienne dura deux ans, ce qui ne suffit pas à changer les mentalités du pays.
Le Vingtième congrès secoua le mouvement communiste et il se révéla impossible de cimenter les fissures. L’Union soviétique et d’autres pays socialistes firent face à une crise de conscience, la principale menace contre le communisme n’étant plus l’impérialisme ou la dissidence idéologique, mais la propre désillusion et l’appauvrissement intellectuel du mouvement.
Ainsi, bien qu’il soit courant en Russie aujourd’hui de rendre Michael Gorbatchev et Boris Eltsine responsables de la chute de l’URSS, c’est là une manœuvre inutile et injuste. Le système était déjà moribond et il faut rendre justice à Eltsine d’avoir été capable de sortir la Russie de ses ruines en un seul morceau. Bien que l’avenir de la Russie soit incertain, son histoire s’éclaire, en partie grâce à ce que nous savons aujourd’hui du Vingtième congrès du Parti, origine du mouvement qui mena à sa perte le despotisme russe.
Roy Medvedev, historien et dissident soviétique, est l’auteur de nombreux ouvrages, notamment : Stalin: Let History Judge et Khrushchev: The Years in Power (avec Zhores Medvedev).
Copyright : Project Syndicate 2006.
www.project-syndicate.org
Traduit de l’anglais par Catherine Merlen.
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