Thursday, July 31, 2014
Exit from comment view mode. Click to hide this space
0

La chance de Poutine, la malchance d’Eltsine

La position ferme de ces dernières années du président russe Vladimir Poutine en termes de politique étrangère reflète la confiance qui accompagne une économie en plein développement. En 1999, l’année qui a précédé la succession de Poutine à Eltsine, le PIB de la Russie ne se montait qu’à la somme dérisoire de 200 milliards de dollars. L’année dernière, il a atteint 1 trillion de dollars. La croissance réelle a été en moyenne de 7 % sur huit ans, et les revenus réels ont augmenté d’environ 10 % par an. Le surplus budgétaire de la Russie a dépassé les 7 % du PIB ces deux dernières années, la dette publique a baissé jusqu’à seulement 8 % du PIB, alors qu’elle était à 100 % en 1999, et l’excédent du compte courant est resté en moyenne autour de 10 % du PIB ces huit dernières années.

Les excellentes performances économiques de la Russie n’ont pas grand-chose à voir avec la politique de Poutine, mais plutôt avec les réformes adoptées par Eltsine. En 1998, la Russie était déjà parvenue à une masse critique de marchés et d’entreprises privées, alors que la crise financière de cette année-là fonctionnait comme une catharsis, obligeant le gouvernement à abolir les subventions aux entreprises qui constituaient la base d’un déficit budgétaire dévastateur se montant à quelque 9 % du PIB. En outre, les prix mondiaux du pétrole qui étaient tombés à 10 $US le baril commençaient à atteindre des sommets. Toute la success-story était ainsi en place début 1999, un an avant que Poutine n’entre en scène.

Certes, on peut accorder à Poutine le crédit de réformes économiques substantielles au cours de ses trois premières années. Un nouveau code fiscal a été adopté, avec des taxes plus réduites et moins nombreuses, notamment un impôt sur le revenu fixe à 13 %. Le code civil a été achevé, un nouveau code douanier mis en place, et une réforme judiciaire conséquente mise en œuvre.

Dans le même temps, cependant, Poutine a systématiquement éliminé la rudimentaire démocratie mise en place par Eltsine. Une chaîne de télévision après l’autre a été reprise par l’État sous divers prétextes, tout comme les principaux journaux. Les candidats et les partis d’opposition se sont vus refuser d’être enregistrés à la moindre petite plainte officielle. La falsification des élections est devenu la norme.

De nombreux Russes célèbres ont favorisé le modèle de politique autoritaire et l’économie libérale à la Pinochet. Mais la montée de l’autoritarisme a aussi atteint le monde des affaires. En octobre 2003, Poutine a sévi contre Mikhaïl Khodorkovsky, PDG et principal propriétaire de Ioukos, entreprise pétrolière qui a le plus de valeur en Russie. Celui-ci a été jeté en prison sur des accusations douteuses de fraude fiscale après avoir soutenu les opposants politiques de Poutine., Les associés de Poutine convoitaient la fortune de Ioukos, confisquée par la compagnie pétrolière d’État Rosneft par le biais de taxation illégale, ruinant au passage les réformes fiscale et judiciaire de Poutine et sapant gravement les droits à la propriété.

En fait, depuis 2003, la principale politique économique de Poutine a été la renationalisation. Des entreprises privées bien gérées ont été plus ou moins obligées de vendre leur fond à des entreprises dominées par l’État. Gazprom achète des compagnies pétrolières (Sibneft), gazières et énergétiques à des prix très avantageux, renforçant ainsi son monopole. Cela lui permet de dynamiser ses profits en augmentant ses tarifs, malgré une production stagnante. En effet, maintenant que les compagnies d’État produisent un tiers du pétrole russe, la croissance de la production s’est effondrée, car les propriétaires des entreprises privées, source du dynamisme du secteur, ont maintenant peur d’investir dans de nouvelles capacités. Parmi les investisseurs étrangers, Shell et TNK-BP sont en train d’être évincés par Gazprom dans leurs principaux gisements pétroliers en Russie.

Outre le pétrole et le gaz, l’agence russe d’exportation d’armes, Rosoboronexport, vient juste de s’emparer d’Avtovaz, le fabricant de voitures russe géant et en total dysfonctionnement, et de VSMPO-Avisma, la grande entreprise russe de titane, pendant que tous les fabricants d’avions étaient rassemblés au sein d’une unique compagnie d’État. Le gouvernement accueille cette renationalisation avec joie, bien qu’elle ait réduit la croissance industrielle russe en la faisant passer de 8,3 % en 2004 à 4 % ces deux dernières années.

De même, des banques d’État inefficaces – bien inférieures à des banques privées même au Kazakhstan ou en Ukraine – dominent le secteur bancaire. La peu rentable banque d’État Vneshtorgbank, par exemple, est prise d’une frénésie d’achats, empirant le niveau du secteur bancaire russe.

Les surplus pétroliers de la Russie poussent la croissance économique à une augmentation des investissements, ce qui dynamise la construction et la consommation, ce qui à son tour bénéficie au commerce de détail et à la finance. Avec une forte augmentation des revenus personnels, la pauvreté est sur le déclin, et 68 % des jeunes Russes fréquentent l’université.

Pourtant, d’autres indicateurs sociaux sont médiocres. L’espérance de vie des hommes reste bloquée à 59 ans. Le nombre de meurtres est encore plus élevé sous Poutine que sous Eltsine, tout comme le nombre de morts sur la route. Aucun des grands systèmes publics (éducation, santé ou armée) n’a été réformé, et le régime ne montre que peu d’intérêt à cet égard.

Le Kremlin est préoccupé à la place par la rentabilité et la valeur des entreprises dominées par l’État, qu’il contrôle. Comme on pouvait s’y attendre, tous les indicateurs de corruption ont augmenté depuis que Poutine a succédé à Eltsine, alors qu’ils baissent dans la plupart des pays post-communistes. Bien que la corruption soit omniprésente, aucun haut responsable n’a été poursuivi.

Poutine et ses amis du KGB de Saint Pétersbourg sont paisiblement installés sur toute cette richesse, grâce à leur gouvernance autoritaire et à leur contrôle de tous les organes de sécurité. Un appareil d’une telle puissance ne peut aller tranquillement prendre sa retraite dans une datcha comme l’a fait Eltsine, car il faudrait tout privatiser d’abord. Cela implique que Poutine n’a pas d’autre choix que de rester à son poste, quoi qu’il dise ne pas prétendre à un troisième mandat présidentiel. Mais s’il s’accroche au pouvoir, à l’encontre de la constitution, sa popularité pourrait très bien s’effondrer, d’autant que le succès de sa politique économique est dû à la chance et non à la réforme.

Exit from comment view mode. Click to hide this space
Hide Comments Hide Comments Read Comments (0)

Please login or register to post a comment

Featured