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Le nationalisme chinois à l’épreuve de l’économie de marché

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2005-05-24

Les explications abondent au sujet des virulentes manifestations anti-japonaises qui ont eu lieu en Chine le mois dernier. Du point de vue chinois, la faute en incombe évidemment au gouvernement japonais qui ne présente pas ses excuses formelles pour les crimes commis par le Japon lors de la Deuxième Guerre mondiale. Mais les médias chinois ont également joué un rôle contestable en publiant des articles de parti pris qui ont contribué à mettre le feu aux poudres.

Depuis quelques années, les médias chinois exacerbent le sentiment nationaliste des Chinois. La fréquence et la place des articles qui s’en prennent avec véhémence aux USA, au Japon et à Taiwan vont croissant. Beaucoup d’observateurs y voient l’œuvre du gouvernement, mais à ne considérer que cet élément, on risque d’occulter le rôle de la pression du marché qui pousse les médias chinois dans cette direction.

Avant 1978, date à laquelle la Chine a commencé à ouvrir son économie, tous les journaux et les magazines dépendaient directement du Parti. Tous les patrons de presse étaient nommés et tenus en laisse par le gouvernement. Les journalistes et les directeurs de publication étaient des fonctionnaires. Tout était alors payé par le Parti Communiste et par l’Etat et personne ne se préoccupait de rentabilité. Le principal souci n’était pas d’attirer des lecteurs ou des auditeurs, mais d’éviter de commettre des erreurs politiques.

La diffusion des journaux et des magazines était assurée par le gouvernement qui pressait la population “d’étudier les journaux du Parti” et obligeait les unités de travail à les acheter. La radio et la télévision bénéficiaient d’une audience du même genre. Durant les 30 ans qui ont suivi la création de la République populaire de Chine, aucun média n’a jamais diffusé la moindre publicité.

Lorsque Deng Xiaoping a lancé ses réformes, notamment après sa tournée dans le sud en 1992 durant laquelle il a signifié son accord pour un passage à ultra-rapide à l’économie de marché, les médias chinois se sont radicalement transformés. En 1978 il y avait seulement 186 journaux et une poignée de magazines, de stations de radio et de chaînes de télévision, alors qu’aujourd'hui la Chine compte quelques 2200 journaux, 9000 magazines, 1000 stations de radio et 420 chaînes de télévision, sans compter les programmes en nombre croissant diffusés par le câble. La plupart d’entre eux ne peuvent plus compter sur le gouvernement pour la totalité de leur financement et doivent faire appel à la publicité pour fonctionner et se développer.

Quels sont les sujets qui intéressent le plus les consommateurs ? Par exemple la corruption dans les sphères gouvernementales. Alors que les inégalités se creusent et que les conflits sociaux gagnent en visibilité, le mécontentement de la population augmente. Dans ce contexte, beaucoup de patrons de presse considèrent qu’un regard critique sur la délinquance et sur la corruption dans les classes dirigeantes est un outil puissant dans la bagarre pour les parts de marché et le profit. Mais étant donné le caractère risqué de toute information montrant les dirigeants sous un mauvais jour, les articles en ce sens sont souvent censurés, les directeurs de publication licenciés et les médias qui les diffusent sanctionnés ou parfois fermés.

Empêchés de critiquer les dirigeants et de faire des comptes-rendus complets et objectifs de la situation intérieure, les médias chinois trouvent un expédiant en concentrant leurs critiques sur le monde extérieur. C’est politiquement sans danger, puisque critiquer les pays étrangers, notamment le Japon ou les USA, revient en creux à glorifier le gouvernement chinois. C’est aussi lucratif. Même si la Chine joue un rôle de plus en plus important dans le monde et si la population se sent de plus en plus sûre d’elle-même, le passé de faiblesse du pays vis-à-vis des pouvoirs occidentaux et du Japon entretient une “culture de victimisation” qui rend la plupart des Chinois très susceptibles à l’égard de toute provocation étrangère. La publication d’articles chauvins ou xénophobes flatte une fibre nationaliste toujours présente et facile à attiser, avec des parts de marché à la clé.

Une anecdote personnelle illustre la manière dont le marché - au moins autant que la censure gouvernementale exercée par le Département de la propagande et l’Administration de la presse et des publications - est souvent à l’origine de décisions éditoriales. Il y a quelques années, des journalistes de ma connaissance appartenant à un hebdomadaire pékinois hésitaient quant au choix de l’article à mettre à la une : un article mineur critiquant Taiwan ou un article plus long concernant un problème purement chinois, potentiellement de toute première importance. Incapable de réunir un consensus au sein de son équipe, le directeur de la publication décida de demander son avis au distributeur de la publication. Ce dernier n’avait même pas le bac, mais il connaissait bien le goût des lecteurs. “Condamnez Taiwan” , lui rétorqua-t-il. Le directeur suivit son conseil.

Si comme dans n’importe quel autre pays capitaliste les articles qui titillent le nationalisme des lecteurs, des téléspectateurs ou des auditeurs permettent de gagner des parts de marché, ils risquent de mener sur une pente glissante. Les médias font de l’argent de cette manière, mais comme le montrent les récentes manifestations anti-japonaises, un excès de chauvinisme induit par la loi du marché peut porter atteinte aux intérêts du pays et à son aura sur la scène internationale. Ainsi que le dit un vieux proverbe chinois, “Une fois sur le dos du tigre, il est difficile d’en descendre” ( qihu, nanxia).

Liu Xiaobiao est un journaliste chinois, invité de l’école supérieure de journalisme de l’Université de Californie à Berkeley.

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