Thursday, October 2, 2014
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La Libye après Kadhafi

BENGHAZI – Les dictateurs du Moyen-Orient ont coutume de dire que leur renversement se traduirait par des rivières de sang, une occupation occidentale, la pauvreté, le chaos et Al Quaïda. On a entendu ces menaces proférées en Tunisie, en Egypte, au Yémen, à Bahreïn, en Syrie et avec une touche d'humour noir, en Libye. Pourtant le coût du renversement des dictatures, aussi élevé puisse-t-il être, est faible, comparé aux dommages infligés par les régimes en place. Autrement dit, si la liberté a un prix, il mérite d'être payé.

En Libye quatre scénarios pourraient faire dérailler les perspectives de démocratisation : une guerre civile ou tribale, un régime militaire, un embourbement dans la situation actuelle ou la partition. Etant donné le prix élevé que les Libyens ont déjà payé, il faut espérer que tel ne sera pas le cas.

Le plus grand risque est celui d'une guerre civile ou tribale. Les révolutionnaires égyptiens avaient compris cela. Quand des violences sectaires ont éclaté après la destitution de Moubarak, la coalition révolutionnaire a adopté le slogan, "Ne te réjouis pas, Moubarak". Les dictatures répressives ne peuvent remporter des élections libres et équitables, mais elles peuvent recourir à une violence extrême pour maintenir leur contrôle sur l'Etat, les institutions et la population.

Aussi, pour se maintenir au pouvoir, le colonel Kadhafi a réussi à transformer une campagne de résistance civile en un conflit armé. Cela aura des incidences dans le contexte post-autoritaire. Une étude de l'université de Columbia à New-York sur la résistance civile montre que la probabilité qu'un pays sombre dans la guerre civile après le renversement d'une dictature par la force est de 43%, alors qu'elle est de 28% si la transition se déroule pacifiquement.

Selon la même étude fondée sur 323 cas de transition violente ou pas entre 1900 et 2006, la probabilité d'une transition démocratique dans les 5 ans qui suivent une lutte armée est de seulement 3%, contre 51% lorsque la lutte pour la démocratie ne passe pas par la violence.

Certes, la Libye pourra survivre à la triste perspective d'une guerre civile post-autoritaire. Mais cela suppose de contenir la polarisation tribale ou régionale, ainsi que les rivalités entre le Conseil national de transition libyen et le Conseil militaire, de même qu'au sommet de la hiérarchie militaire. Une polarisation violente s'est développée non seulement entre les tribus de l'est et de l'ouest du pays, mais également entre certaines tribus de l'ouest.

Ainsi le mois dernier des affrontements armés ont éclaté entre un groupe rebelle à Al Zintan et les villageois de Al Rayyaniya à 15 kilomètres de là. Six personnes ont été tuées - un rappel de ce qui peut arriver si une polarisation violente se prolonge entre villes et villages voisins. Il arrive qu'il y ait des vendettas politiques en Libye, ce qui peut devenir extrêmement dangereux dans une société armée comportant plus de 120 tribus (dont une trentaine sont numériquement importantes et disposent de ressources significatives).

Autre scénario catastrophe : un régime militaire. Certains des "officiers libres", le groupe qui a mené le coup d'Etat de 1969 contre la monarchie, jouent un rôle important au sein du Conseil national de transition. Il s'agit entre autres du général Soliman Mahmoud, du colonel Khalifa Haftar et du major Mohamed Najm. Ils disposent d'une légitimité historique due à leur participation au coup d'Etat de 1969, et d'une légitimité toute récente en raison de leur soutien à la révolution du 17 février. Ils appartiennent à plusieurs grandes tribus et offrent donc une véritable représentation tribale, un atout si comme en Egypte un conseil militaire prenait le pouvoir.

Mais contrairement à l'Egypte, ceux qui prendront le pouvoir en Libye n'hériteront pas nécessairement d'une économie presque à genoux, susceptible de menacer leur légitimité et d'affecter leur popularité. Cela pourrait conduire un groupe de hauts gradés à gouverner directement, notamment si la victoire en Libye devait être militaire. Si un groupe d'officiers à Tripoli basculait du coté de la rébellion, cela pourrait mettre fin au conflit. Le crédit de la victoire et ses fruits politiques reviendraient alors aux commandants militaires.

Mais 40 ans de dictature militaire pourrait déjà être trop pour les Libyens dont la majorité n'ont jamais réellement bénéficié de la richesse de leur pays. Quant au bilan des dictatures militaires arabes en terme de terrorisme et d'immigrés clandestins - deux questions importantes pour l'Europe - leur bilan est particulièrement piteux. L'Algérie des années 1990 nous rappelle cela. Les gouvernements occidentaux veulent en finir avec le cercle vicieux de dictatures qui donnent naissance à des théocraties et à des flots de réfugiés.

Le troisième scénario, c'est l'embourbement dans la situation actuelle, la Libye restant une "zone grise" - ni véritablement une démocratie ni une dictature, mais quelque chose entre les deux. Cela signifierait la tenue d'élections, une Constitution démocratique et une société civile combinée avec la fraude électorale, une représentation inégale de la population, des violations des droits de l'homme et des restrictions aux libertés publiques. En général dans ce type de situation l'élan en faveur d'un changement démocratique s'essouffle, et la corruption généralisée, un Etat faible et une absence de sécurité renforcent le mythe du "sauveur du peuple". Poutine en Russie illustre cette situation.

Malheureusement, une étude publiée dans le Journal of Democracy montre que sur 100 pays "en transition" entre 1970 et 2000, seuls 20 sont devenus de véritables démocraties (par exemple le Chili, l'Argentine, la Pologne et Taiwan). Cinq sont retombés dans la dictature (notamment l'Ouzbékistan, l'Algérie, le Turkménistan et la Biélorussie), tandis que les autres ont continué à patauger dans l'entre-deux.

Etant donné le manque d'expérience démocratique de la Libye, c'est le scénario qu'envisagent certains observateurs pour l'ère post-Kadhafi. Mais la Libye n'est pas seulement un pays qui essaye de basculer de la dictature à la démocratie malgré des institutions faibles et des identités tribales fortes. L'Albanie, la Mongolie et l'Inde ont réussi des transitions bien plus difficiles et constituent l'exemple de transitions démocratiques réussies malgré un contexte défavorable.

Le quatrième scénario, c'est la partition des trois anciennes provinces de style ottoman que l'on mentionne habituellement : la Cyrénaïque à l'est, le Fezzan au sud et la Tripolitaine à l'ouest. La Cyrénaïque est favorable à l'insurrection, contrairement à la Tripolitaine, quant au Fezzan il n'a pas rejoint entièrement la révolution. Mais les frontières administratives de ces régions n'ont jamais été établies clairement et ont changé au moins huit fois depuis 1951. Ainsi en 2007 la Libye avait 22 districts administratifs (les sha‘biya), non pas trois.

L'évolution de la situation en Egypte et en Tunisie pourrait également affecter le cours des événements en Libye. S'ils parviennent à éviter la dictature militaire et la guerre civile, un succès de la transition démocratique dans l'un de ces pays, voire les deux, pourrait offrir à la Libye un modèle pour une transition réussie.

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