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Du Kosovo au Tibet

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2008-03-20

LONDRES – Pourquoi la Chine se comporte-t-elle de la sorte au Tibet ? Qu’est-ce qui rend le Tibet si important pour Pékin ? Rien n’inquiète davantage les dirigeants chinois que la mise en cause de l’unité du pays. Et rien ne les rend plus anxieux que la crainte qu’un conflit régional n’entraîne la désintégration du pays s’il n’est pas réglé rapidement.  

La récente déclaration unilatérale d’indépendance du Kosovo a renforcé les inquiétudes du gouvernement chinois au sujet des protestations au Tibet. Même si les partisans de l’indépendance du Kosovo soutiennent qu’elle ne saurait servir de précédent international, les dirigeants chinois craignent le contraire. De plus, les prochaines élections présidentielles à Taiwan n’ont fait qu’exacerbé les tensions du gouvernement chinois.

Les sondages à Taiwan laissent entendre que Ma Ying-jeou, membre du Kuomintang (KMT) et ancien maire de Taipei, l’emportera sur Frank Hsieh du Parti démocrate progressiste (DPP) au pouvoir. Néanmoins, certains craignent que Chen Shui-bian, actuel président et membre du DPP, cherche un prétexte pour empêcher la défaite du camp en faveur de la souveraineté. Il encourage la tenue d’un référendum pour savoir si Taiwan doit rejoindre les Nations Unies, ce que la Chine considère comme une provocation et une menace pour l’unité chinoise.

Le monde extérieur peut trouver étrange que la Chine, couronnée de succès économique depuis trente ans, sente la fragilité de son unité. Or, l’histoire ancienne et moderne de la Chine montre qu’il n’y a rien de stable ni de permanent dans l’unité actuelle du pays. En fait, celle-ci n’a été assurée qu’avec la victoire de Mao en 1949.

Entre la période des royaumes combattants (403-221 av. J.-C.) et celle des seigneurs de guerre du vingtième siècle (1916-28) – et maintes fois entre ces deux périodes – le territoire chinois s’est scindé en des régions séparées et rivales. Alors qu’ils proclament haut et fort l’unité de l’État chinois, les dirigeants sont donc obsédés par la fragilité du pays et oeuvrent sans cesse pour diminuer les tensions entre les provinces.

L’échec du gouvernement d’éradiquer les tensions régionales chroniques fait ressortir les limites de l’autorité centrale en Chine, en partie intentionnel. Le renforcement de l’autonomie locale faisait partie intégrante des réformes que Deng Xiaoping lançait il y a 30 ans – en vue de responsabiliser et de favoriser la croissance. Mais certaines provinces sont allées plus loin. La perte d’autorité du gouvernement central se reflète dans le nombre d’appels – généralement infructueux – qu’il lance aux autonomies locales afin de respecter les limites de l’investissement ou les contrôles de la pollution.

Dans un pays aussi vaste que la Chine, il y a de fortes chances pour les régions reculées aient des intérêts et des identités différentes. Bien que peu de personnes en Chine n’en parlent à haute voix, certaines sont d’avis que ces différences continuent à éloigner les régions du centre et que plusieurs risquent même s’en séparer.

C’est cette peur qui ronge les dirigeants chinois confrontés aux troubles du Tibet. Comme on peut s’y attendre, les discours officiels ne font pas état d’une quelconque menace à l’unité. Tous les peuples chinois, y compris non chinois dans les territoires annexés tels que le Tibet, la Mongolie intérieure et Xinjiang, seraient de loyaux et solides partisans du système actuel. Pourtant, à en juger par la rotation fréquente des fonctionnaires locaux, l’histoire est tout autre. Pour empêcher la fusion de l’identité régionale et de l’autorité locale, les hauts responsables des sept régions militaires chinoises connaissent un fort taux de renouvellement.

Autre précaution prise par le gouvernement : modeler les régions militaires de sorte qu’elles ne débordent pas sur les divisions régionales naturelles ou économiques. Ces mesures sont conçues pour garantir que les régionalismes militaire et économique se neutraliseront. Elles reflètent également la peur constante du gouvernement chinois que les tensions régionales ne conduisent à la fragmentation nationale.

Toutefois, aucune de ces précautions ne saurait apaiser l’anxiété des responsables chinois au sujet de la lutte qui fait rage au Tibet, en particulier au vu des événements au Kosovo et à Taiwan. En principe, bien sûr, le conflit entre Taiwan et la Chine continentale n’est pas inévitable. Avec les changements en Chine et le renforcement des contacts économiques et sociaux dans le détroit, il est possible de trouver une solution permettant aux Taiwanais de maintenir leur économie de marché et leur système démocratique sans avoir un écriteau aux Nations Unies.

Historiquement, l’Occident a adopté deux positions claires concernant Taiwan : pas d’indépendance, pas d’utilisation de la force par la Chine. Mais compte tenu de l’indépendance du Kosovo contre la volonté de la Serbie et sans sanction de la part des Nations Unies, ces positions sont devenues troubles pour la Chine.

Le monde risque gros en rendant ambiguë une question qui auparavant ne laissait pas de place au doute. Il y a 35 ans, dans un acte suprême de savoir-faire politique moderne, Zhou Enlai et Richard Nixon signaient le Communiqué de Shanghai, qui a posé le principe suivant sans aucune ambiguïté : il n’y a qu’une Chine et Taiwan en fait partie. Une réaffirmation sans équivoque de ce principe par les Etats-Unis, à la lumière de son rôle de premier allié de l’indépendance du Kosovo, est désormais nécessaire pour rassurer la Chine du fait que son unité n’est pas remise en question.

L’Occident n’a pas d’intérêt à aider le Tibet et Taiwan à devenir des pays souverains ; de plus, les efforts de certains Tibétains et Taiwanais dans ce sens pourraient être une erreur de calcul à l’origine d’une hostilité durable. Certains Chinois suspectent déjà les États-unis de vouloir l’indépendance de Taiwan pour en faire un « porte-avion insubmersible » à utiliser contre un futur ennemi chinois. Ces suspicions alimentent un climat de nationalisme excessif en Chine.

La Chine et l’Occident doivent désormais éviter de laisser des craintes exagérées avérer des prédictions dues à leurs propres errements. Il importe de considérer les événements au Tibet en gardant à l’esprit la situation au Kosovo et à Taiwan.

Wen Liao, avocat chinoise, exerce dans un cabinet américain à Londres.

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