Wednesday, November 26, 2014
0

Dernier exil de Kaboul ?

NEW DELHI – La guerre que mènent les Etats-Unis en Afghanistan approche le point de non-retour, tandis que les doutes ne cessent de croître à l’égard de la stratégie du président Barack Obama. Malgré cela, après le déploiement de 21 000 soldats supplémentaires en Afghanistan, Obama envisage d'en envoyer 14 000 de plus.

Soyons clairs : la guerre de l'Amérique en Afghanistan ne peut être remportée, même si Obama a redéfini l’objectif américain de vaincre les talibans pour empêcher Al-Qaïda d'utiliser l'Afghanistan comme base de lancement d'attaques contre les Etats-Unis. Or, Al‑Qaïda n'est plus un facteur sérieux dans la guerre afghane qui a désormais pour principaux combattants l'armée américaine et les talibans, forts de leurs milices associées et de leurs armées privées. Plutôt que de chercher à vaincre les talibans, les Etats-Unis ont encouragé les services des renseignements pakistanais, afghans et saoudiens à des négociations par procuration avec les chefs de file talibans terrés dans la ville pakistanaise de Quetta.

Les Etats-Unis se trompent de guerre. Après que l'invasion américaine a chassé les chefs de file d’Al-Qaïda d’Afghanistan, le Pakistan est devenu la principale base et le sanctuaire des terroristes transnationaux. Le soutien aux talibans et à de nombreux autres militants afghans vient également de l'intérieur du Pakistan. Obama poursuit malgré tout une montée en puissance militaire en Afghanistan parallèlement à un renforcement de l'aide au Pakistan, aujourd'hui seul grand bénéficiaire de l'assistance américaine dans le monde.

Pour vaincre Al-Qaïda, les États-Unis n'ont pas besoin d'une concentration accrue de soldats – certainement pas en Afghanistan. Sans une importante force au sol ni même des opérations majeures sur le terrain, les Etats-Unis peuvent tenir les vestiges d'Al‑Qaïda à distance dans leurs refuges des régions montagneuses du Pakistan par le biais d'opérations secrètes, de drones Predator et d’attaques de missiles de croisière. N’est-ce pas là ce que fait déjà la CIA ?

En fait, les experts des renseignements américains estiment qu’Al-Qaïda est déjà terriblement fractionné et en aucun cas en position de contester ouvertement les intérêts américains. Selon la dernière édition du rapport annuel des renseignements concernant l’état des menaces ( Annual Threat Assessment of the Intelligence Community ), publiée en février dernier : « en raison de la pression, nous-mêmes et nos alliés avons placé les chefs de file d’Al-Qaïda au Pakistan […] Al-Qaïda est aujourd’hui moins capable et moins efficace qu'il y a un an. »

Si l'objectif d'Obama avait été de déloger les talibans, un nouveau renforcement des troupes militaires aurait été judicieux, parce qu’une force talibane qui renaît ne peut être vaincue que par des opérations majeures au sol et non par de seules frappes aériennes et opérations secrètes. Si la principale cible du gouvernement américain n'est pas la force talibane mais les restes d'Al-Qaïda, pourquoi s'appuyer sur une stratégie de concentration militaire basée sur la protection des centres de population en vue de gagner le soutien local ? En réalité, ce que le gouvernement a qualifié de stratégie consistant à « dégager, tenir, construire » vise en fait à « renforcer, corrompre, diriger » – excepté que la confusion de la mission et l’implication américaine de plus en plus profonde sapent la composante « diriger ».

Avant que l'Afghanistan ne devienne un bourbier à l’image du Vietnam en son temps, Obama doit repenser son plan de renforcement supplémentaire des troupes militaires. Il semble plus raisonnable de réduire progressivement le contingent américain, étant donné que ce qui unit les éléments disparates du gang taliban est une opposition commune à la présence militaire étrangère.

Une sortie militaire d'Afghanistan ne revigorerait pas les forces du djihad au niveau mondial, comme semblent le craindre beaucoup d’Américains. Au contraire, elle permettrait de supprimer l'élément unificateur taliban et de faire évoluer une situation – lutte de pouvoir brutale en Afghanistan le long des frontières sectaires et ethniques – dont le sens repose en grande partie au niveau interne ou régional.

Avec le soutien actif de l'armée pakistanaise, les talibans se précipiteraient certainement pour que Kaboul rejoue la prise de pouvoir de 1996. Mais ce ne serait pas facile, notamment au vu du fractionnement des talibans, qui permet à la petite minorité (armées privées et milices) de se fait obéir.

Par ailleurs, les forces non talibanes et non pachtounes sont désormais plus fortes, plus organisées et mieux préparées qu'en 1996 pour résister à toute avancée sur Kaboul, leur position ayant été renforcée par l'autonomie provinciale et par les places qu'elles occupent toujours au gouvernement fédéral afghan. Qui plus est, en conservant les bases afghanes pour mener à bien des opérations secrètes, des missions Predator et d’autres frappes aériennes, les Etats-Unis pourraient lancer une force punitive pour empêcher une prise de pouvoir talibane. Après tout, c'est la puissance aérienne américaine, associée aux opérations au sol de l'Alliance du Nord, qui a chassé les talibans en 2001.

En fait, le résultat le plus probable de toute lutte de pouvoir afghane déclenchée par un retrait américain serait l’officialisation de la présente partition de fait de l'Afghanistan le long des frontières ethniques – direction dans laquelle se dirige également l'Irak.

Dans ce scénario, les Tadjiks, les Ouzbeks, les Hazaras et d'autres minorités ethniques seraient capables d'assurer eux-mêmes la gouvernance dans les zones afghanes qu'ils dominent, laissant en état d’agitation les territoires pachtounes de part et d’autre de la ligne Durand tracée par les Britanniques. En raison de la polarisation ethnique, la ligne Durand, ou frontière entre l'Afghanistan et le Pakistan, n'existe aujourd'hui que sur les cartes. Sur le terrain, elle a peu d'intérêt politique et économique, et il serait militairement impossible d'imposer à nouveau cette frontière.

Comme en Irak, un retrait américain libérerait potentiellement les forces de la balkanisation. Cela peut sembler inquiétant, mais c'est probablement une conséquence inévitable de l'invasion initiale des États-Unis.

En quittant l’Afghanistan, les Américains contribueraient à la lutte contre le terrorisme international. Au lieu de s’y embourber et de chercher à amadouer et à corrompre l'armée pakistanaise pour qu'elle mette un terme à son soutien aux militants islamiques, les États-Unis seraient libres de poursuivre une stratégie antiterroriste plus équilibrée et à plus grande échelle. Par exemple, ils évalueraient mieux les dangers que représentent les groupes terroristes pakistanais comme Lashkar-e-Taiba et Jaish-e-Mohammed pour la sécurité internationale.

La menace d'une prise de pouvoir islamiste du Pakistan ne vient pas des talibans mais des groupes qui soutiennent depuis longtemps l'armée pakistanaise dans le cadre d'une alliance ancienne entre l'armée et le mollah. C'est là que devrait porter l'attention de la lutte.

  • Contact us to secure rights

     

  • Hide Comments Hide Comments Read Comments (0)

    Please login or register to post a comment

    Featured