Wednesday, October 22, 2014
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La progression des nationalistes européens

BERLIN – L’Europe est, depuis des centaines d’années, constituée de nations, raison pour laquelle l’unification du  continent est une tâche politique aussi compliquée, aujourd’hui encore. Mais le nationalisme n’est pas le principe constructeur de l’Europe ; bien au contraire, il a sans cesse été, et l’est toujours, son principe de déconstruction. C’est le principal enseignement à retenir des progrès spectaculaires enregistrés par les partis populistes opposés à l’Union européenne lors des élections au Parlement européen en mai dernier.

C’est un enseignement que tous les Européens auraient du retenir, et depuis longtemps. Les guerres européennes du XXe siècle – qui ont manqué détruire le continent – ont toutes été livrées au nom du nationalisme. Lors de son discours d’adieu au Parlement européen, François Mitterrand a condensé une vie d’expérience politique en une seul phrase : « Le nationalisme, c’est la guerre ! ».

Cet été, l’Europe commémorera le centenaire du début de la Première guerre mondiale, qui a plongé l’Europe dans les abysses de la violence nationaliste moderne. Le continent célébrera également le 70ème anniversaire du débarquement des Alliés en Normandie, qui fera pencher l’issue de la Seconde guerre mondiale en faveur de la démocratie en l’Europe de l’Ouest (et plus tard, après la fin de la Guerre froide, dans toute l’Europe).

L’histoire récente de l’Europe regorge de tels commémorations et anniversaires, tous étroitement liés au nationalisme. Il semble pourtant que les espoirs d’avenir de nombreux Européens s’appuient de nouveau sur ces tendances nationalistes, alors qu’une Europe unifiée, garante de la paix entre les peuples européens depuis 1945, est perçue comme un poids et une menace. Voici le véritable sens des résultats des élections européennes 2014 au Parlement européen.

Mais les chiffres et les pourcentages ne reflètent pas l’ampleur de la défaite infligée à l’Union européenne. Si les élections démocratiques définissent les majorités et les minorités – et ainsi la distribution du pouvoir pour une certaine période de temps – elles n’offrent pas nécessairement une évaluation correcte de la situation politique. Les élections fournissent un instantané – un moment pris sur le vif ; pour comprendre les tendances à long terme, il faut se pencher sur la modification de la part des votes que recueillent les différents partis d’une élection à l’autre.

S’il fallait juger les résultats des élections au Parlement européen uniquement sur le fait qu’une vaste majorité de citoyens européens a voté pour des partis en faveur de l’UE, le point vraiment essentiel – la progression dramatique des partis nationalistes eurosceptiques, en France, au Royaume-Uni, au Danemark, en Autriche, en Grèce et en Hongrie – serait occulté. Si cette tendance se poursuit, elle deviendra une menace existentielle pour l’Union européenne et bloquera toute nouvelle intégration, pourtant nécessaire de toute urgence, et détruira de l’intérieur le projet européen.

La France est en particulier une source de profonde inquiétude, parce que le Front national est parvenu à s’imposer comme troisième force politique du pays. « Conquérir la France, détruire l’Europe ! » est devenu le prochain objectif électoral des frontistes. Et sans la France, l’UE n’avancera plus ; avec l’Allemagne, elle est indispensable à l’avenir de l’Europe. Et que personne ne doute du sérieux du Front national et de ses électeurs.

Le malaise économique et financier, que ni les gouvernements nationaux, ni les institutions européennes ne semblent capables de dissiper, est au cœur de la crise politique de l’UE. Au lieu de renforcer la solidarité paneuropéenne, les difficultés économiques ont donné lieu à une dissension généralisée sur la distribution des richesses. Ce qui était autrefois une relation entre égaux a cédé le pas à une confrontation entre créanciers et débiteurs.

La méfiance mutuelle qui caractérise ce conflit risque de porter un coup fatal à l’âme de l’Union et à l’ensemble du projet européen. Le Nord de l’Europe redoute d’être exproprié ; le Sud semble être aux prises avec une crise économique sans fin et des taux de chômage sans précédent, pour lesquels ses citoyens tiennent le Nord – et en particulier l’Allemagne – pour responsables. La crise de la dette des pays du sud, couplée aux conséquences sociales des dures mesures d’austérité, sont perçues comme l’abandon pur et simple du principe de solidarité par les pays riches du nord.

Dans ce contexte d’individualisme croissant, les nationalismes traditionnels se sont pour ainsi dire vus servir leurs victoires sur un plateau d’argent. En fait, partout où l’UE pouvait être accusée de l’effondrement de la qualité de vie de la classe moyenne, le chauvinisme et la xénophobie ont été des stratégies électorales gagnantes.

Compte tenu de la faiblesse actuelle de la France, et de l’étrange voie de sortie de l’UE que prend le Royaume-Uni, le rôle de chef de file de l’Allemagne ira croissant, ce qui n’est bénéfique ni pour l’Allemagne, ni pour l’UE. L’Allemagne n’a jamais aspiré à jouer un tel rôle ; sa force économique et sa stabilité institutionnelle ont fait qu’elle ne pouvait le refuser. Il n’en reste pas moins que sa réticence à diriger reste un sérieux problème.

Tous les Européens sont porteurs de gènes politiques qui les poussent à s’opposer instinctivement, et rationnellement, à toute forme d’hégémonie, un refus qui vaut aussi pour l’Allemagne. Mais tenir la puissance hégémonique allemande pour responsable des politiques d’austérité appliquées dans les pays du sud n’est que partiellement justifié ; le gouvernement allemand n’a pas obligé les pays concernés à contracter une dette publique élevée.

Les dirigeants allemands peuvent par contre être tenus responsables pour leur insistance à mettre en œuvre une réduction de la dette en même temps que des réformes structurelles et pour leur opposition à quasiment toutes politiques axées sur la croissance au sein de la zone euro. De plus, aucun des camps politiques du pays n’est prêt à reconnaître le « problème allemand » de l’union monétaire (à savoir la force économique relative du pays, qu’il n’a pas utilisé pour le bien du projet européen dans son ensemble).

La question brûlante actuelle est de savoir ce que l’Allemagne est prête à faire pour la France, pour sauver l’Europe. Les pressions sur la chancelière allemande Angela Merkel et sur le président de la Banque centrale européenne Mario Draghi iront croissant, des pressions exercées non seulement par Paris, mais également par Rome, Athènes et d’autres capitales.

Pour l’Allemagne, l’alternative à un changement de direction serait d’attendre que les pays débiteurs élisent des gouvernements qui remettent en cause leur obligation à rembourser les emprunts. En Grèce, les signes avant-coureurs sont clairs. Pour l’Europe, ce serait un désastre. Pour l’Allemagne, ce serait juste stupide.

Traduit de l’anglais par Julia Gallin

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  1. CommentedCelt Darnell

    Like too many Eurofantics, Fischer doesn't understand the difference between patriotism and nationalism. He also doesn't understand why people prefer national sovereignty to imperialism.

    That is why his cause is doomed.

  2. CommentedTravis Zly

    Zsolt Hermann is closest to the truth. Indeed, the European Union is primarily a banking construct, designed to facilitate the unimpeded movement of capital around Europe. Democracy is only an afterthought.

    The TARGET2 automated payment system allows instantaneous capital transfers between any European central banks that are part of the Eurosystem.

    TARGET-2-SECURITIES is almost ready to go online. This will allow the instantaneous settlement of stock and bond and derivatives trades within the Eurosystem, replacing national stock exchanges.

    This is the undeclared reason why the UK wants out of the EU: Frankfurt seeks to take over the mantle of London. (Nigel Farage is a Market Trader by profession).

    The countries on the Eurozone periphery are exactly equivalent to the emerging economies that are part of the Dollar zone. It suited America to ease its monetary policy in the wake of the 2008 financial crisis. Cheap Dollars flowed en masse into emerging market stocks.

    As soon as tighter monetary policy kicked in (tapering), there was chaos as trillions of dollars of American capital returned home to take advantage of increases in US Treasury 10- and 30-year Bond yields. The Indian economy was wiped out in weeks, we will recall, as its Central Bank tried to defend the Rupee.

    In the same way, at the first signs of instability in the Eurozone in 2010, trillions of Euros invested in Eurozone emerging economies, were shifted to Northern Europe, leading to a fire-sale of assets in the South, particularly Government bonds.

    The situation can only get worse with a closer banking union.

  3. CommentedZsolt Hermann

    I don't think it is "nationalists on the march".
    As the article also suggests nationalism, not only in Europe but everywhere else (it is enough to look at Russia, US, Far East, even South America for current examples) is a constant feeling, attitude.
    And in itself it is neither good or evil, we all prefer ourselves and what is closest to us, in gradually growing circles, people naturally connect to those similar and close to them.

    So it is not that nationalism is on the rise, but a more systematic, inclusive framework that was supposed to balance individualism, nationalism is failing.

    The main problem is we tend to think in absolutes, in black and white.
    We think a global, interconnected system, a federal Europe has to mean the end of nations, cultures, individual or national freedom.

    And this is the notion clever politicians exploit because the European experiment so far failed to prove otherwise.
    It failed to provide such a framework where on one hand people, nations can preserve their own character, culture, and decision making on the micro-management level, but at the same time there is a supra-national macro-managing framework that can balance and organize the nations in a way that all can contribute to the whole with their best abilities and receive everything they need to function optimally.

    So far the "Union" and common currency was solely aimed at markets, profit and lately financial institutions, completely ignoring the actual public.
    It is understandable that this ignored, neglected public, or at least the part still goes voting, runs into the arms of the politicians promising them national greatness, even what they promise is impossible to fulfill in a globally interconnected and inter-dependent system that is the result of evolution and not something man-made we could turn back from.

    The European project and inter-relationships in between individuals and nations has to be completely re-evaluated in light of this new evolutionary state, working out how the different, colorful pieces of the puzzle can be fitted into a single, mutually complementing picture, more precisely multidimensional network.

    Individualism, nationalism will never disappear, we cannot suppress our natural tendencies, but with the right framework, environment we can re-route, channel those tendencies into a positive direction.

  4. CommentedJohann Savalle

    People - most people - do not have the time nor the background require to understand or analyse policies and best practices. People want to know their leadership is to care about them with their best interest in mind - and heart.
    Campaigns led by nationalists and other extremes do not bright by their intellectual and brilliant reasoning, but more by the emotional call they have to their followers.
    They have expressed better than the current leadership their intention to care and to bring a brighter future to the one who would be voting for them.
    Since elections are national (and not transnational - which by the way would be to my opinion a safer way to avoid the rise of nationalism), Nationalists will always be able to draw advantage of anything wrong ongoing in their own country and put the responsibility on Europe, the gays, the black, the jews... in short the usual suspects.
    First and foremost, what matter now, is for the current leadership to actually express care and involvement in European citizens (and not just in European affairs). People do not feel European MPs care about them, or that any of the european institution is actually paying attention to them as people who suffer, as people who struggle - and while no one is expected to have magical solutions, at least to really care and communicate this care would be more than appreciated. Such a task in itself is going to be a challenge, as cynism and lack of trust have grown, and it is not in the culture of european institutions to have a human face. To change this will require some real effort if they want to regain some trust. Else, no matter what will be the policies, people will be driven toward a complete hatred of european institutions and their leaders, and nothing will be really left to save the situation.

  5. CommentedTomas Kurian

    ...But to hold the German hegemon responsible for austerity policies in the south is only partly justified; the German government did not force the affected countries to run up high levels of public debt.

    It is justified as everybody has to run deficits unless it is persuing neocolonialistc predatory policy of extensive exports as Germany does, exporting its unemployment to other countries.

    Genom of capitalism - Additional resources – policy options and consequences
    http://www.genomofcapitalism.com/index.php/3-5-additional-resources-policy-options-and-consequences-2

    It is Germany that is running 19. century economical model, refusing to move to more sustainable 20. century model of deficit financing.

    Genom of capitalism - Evolution of monetary systems
    http://www.genomofcapitalism.com/index.php/16-5-evolution-of-monetary-systems

  6. CommentedNichol Brummer

    The EU would have profited from a relaxation of the Maastricht rules, not just for the 'south', but also for the 'north' and even Germany itself. If all Euro countries would be allowed to have a deficit of a bit more, lets say 6%, in stead of 3, and if they would all actually increase their deficit to that value, then this would provide a nice stimulus to the economy of the whole EU. If the banks are all still scared to create more money through lending, then the governments should be able to take up the slack for some time. The EU should be able to decide on a step of this kind, and I'm sure the ECB and Draghi would not mind getting some fiscal support to avoid low inflation, or even deflation.

    Germany has been the one to push for fundamentalism when it comes to interpreting the rules of the Euro. My own country, the Netherlands, has supported this foolishness. The fear that the 'north' will need to increase their taxes to pay for such a deficit is nonsensical. We always have the power of our central bank to back up any sovereign debt. Unless we want to decide that we don't.

  7. Commentedhari naidu

    I suspect if you don’t have historical perspective on EU/EEC integration developments, it’d be difficult to understand and appreciate the fundamentals of anti-EU votes in France and UK. Nationalism may be one factor but not the decisive constraint to *ever closer union*.



    France: Essentially it’s all about centrist structure of French politics. As long as Paris dictates ALL regional politics, it’s inevitable that centrist France will not survive globalization. In other words, it’s high time to decentralize France and its Amin Districts and invoke principle of subsidiarity and legally allow regional/domestic powers to originate policy and make final decisions. This is not going to happen without a real serious fight – Hollande is not the President to lead such a reformed French agenda.

    Recall, under Mitterrand, he was always Secretary of the Socialist Party, and never given a ministry to run. Why?



    UK: Limey’s never supported Maastricht Treaty & Euro currency introduction; they preferred their Sterling Pound and actually amused themselves at concept of Single Market and Euro! That’s 1980s! Now they want a FTA only – have your cake and eat it! - and no convergence on macro policy including Schengen and immigration. The decline and fall of Britain started long ago; UKIP may have found the ultimate anti-EU strategy to make a decisive move in that direction. And Scotland is going its own way too….

      CommentedAlasdair MacLean

      The old Limeys rather than on the decline are expected to have the largest economy in Europe in just a few years. They will even overtake the Germans currently the economic powerhouse of Europe.
      One of the reasons this is so is that they kept the pound. If the Germans and the French had kept their own currencies then they wouldn't be in the state they are in today.

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