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La progression des nationalistes européens

BERLIN – L’Europe est, depuis des centaines d’années, constituée de nations, raison pour laquelle l’unification du  continent est une tâche politique aussi compliquée, aujourd’hui encore. Mais le nationalisme n’est pas le principe constructeur de l’Europe ; bien au contraire, il a sans cesse été, et l’est toujours, son principe de déconstruction. C’est le principal enseignement à retenir des progrès spectaculaires enregistrés par les partis populistes opposés à l’Union européenne lors des élections au Parlement européen en mai dernier.

C’est un enseignement que tous les Européens auraient du retenir, et depuis longtemps. Les guerres européennes du XXe siècle – qui ont manqué détruire le continent – ont toutes été livrées au nom du nationalisme. Lors de son discours d’adieu au Parlement européen, François Mitterrand a condensé une vie d’expérience politique en une seul phrase : « Le nationalisme, c’est la guerre ! ».

Cet été, l’Europe commémorera le centenaire du début de la Première guerre mondiale, qui a plongé l’Europe dans les abysses de la violence nationaliste moderne. Le continent célébrera également le 70ème anniversaire du débarquement des Alliés en Normandie, qui fera pencher l’issue de la Seconde guerre mondiale en faveur de la démocratie en l’Europe de l’Ouest (et plus tard, après la fin de la Guerre froide, dans toute l’Europe).

L’histoire récente de l’Europe regorge de tels commémorations et anniversaires, tous étroitement liés au nationalisme. Il semble pourtant que les espoirs d’avenir de nombreux Européens s’appuient de nouveau sur ces tendances nationalistes, alors qu’une Europe unifiée, garante de la paix entre les peuples européens depuis 1945, est perçue comme un poids et une menace. Voici le véritable sens des résultats des élections européennes 2014 au Parlement européen.

Mais les chiffres et les pourcentages ne reflètent pas l’ampleur de la défaite infligée à l’Union européenne. Si les élections démocratiques définissent les majorités et les minorités – et ainsi la distribution du pouvoir pour une certaine période de temps – elles n’offrent pas nécessairement une évaluation correcte de la situation politique. Les élections fournissent un instantané – un moment pris sur le vif ; pour comprendre les tendances à long terme, il faut se pencher sur la modification de la part des votes que recueillent les différents partis d’une élection à l’autre.

S’il fallait juger les résultats des élections au Parlement européen uniquement sur le fait qu’une vaste majorité de citoyens européens a voté pour des partis en faveur de l’UE, le point vraiment essentiel – la progression dramatique des partis nationalistes eurosceptiques, en France, au Royaume-Uni, au Danemark, en Autriche, en Grèce et en Hongrie – serait occulté. Si cette tendance se poursuit, elle deviendra une menace existentielle pour l’Union européenne et bloquera toute nouvelle intégration, pourtant nécessaire de toute urgence, et détruira de l’intérieur le projet européen.

La France est en particulier une source de profonde inquiétude, parce que le Front national est parvenu à s’imposer comme troisième force politique du pays. « Conquérir la France, détruire l’Europe ! » est devenu le prochain objectif électoral des frontistes. Et sans la France, l’UE n’avancera plus ; avec l’Allemagne, elle est indispensable à l’avenir de l’Europe. Et que personne ne doute du sérieux du Front national et de ses électeurs.

Le malaise économique et financier, que ni les gouvernements nationaux, ni les institutions européennes ne semblent capables de dissiper, est au cœur de la crise politique de l’UE. Au lieu de renforcer la solidarité paneuropéenne, les difficultés économiques ont donné lieu à une dissension généralisée sur la distribution des richesses. Ce qui était autrefois une relation entre égaux a cédé le pas à une confrontation entre créanciers et débiteurs.

La méfiance mutuelle qui caractérise ce conflit risque de porter un coup fatal à l’âme de l’Union et à l’ensemble du projet européen. Le Nord de l’Europe redoute d’être exproprié ; le Sud semble être aux prises avec une crise économique sans fin et des taux de chômage sans précédent, pour lesquels ses citoyens tiennent le Nord – et en particulier l’Allemagne – pour responsables. La crise de la dette des pays du sud, couplée aux conséquences sociales des dures mesures d’austérité, sont perçues comme l’abandon pur et simple du principe de solidarité par les pays riches du nord.

Dans ce contexte d’individualisme croissant, les nationalismes traditionnels se sont pour ainsi dire vus servir leurs victoires sur un plateau d’argent. En fait, partout où l’UE pouvait être accusée de l’effondrement de la qualité de vie de la classe moyenne, le chauvinisme et la xénophobie ont été des stratégies électorales gagnantes.

Compte tenu de la faiblesse actuelle de la France, et de l’étrange voie de sortie de l’UE que prend le Royaume-Uni, le rôle de chef de file de l’Allemagne ira croissant, ce qui n’est bénéfique ni pour l’Allemagne, ni pour l’UE. L’Allemagne n’a jamais aspiré à jouer un tel rôle ; sa force économique et sa stabilité institutionnelle ont fait qu’elle ne pouvait le refuser. Il n’en reste pas moins que sa réticence à diriger reste un sérieux problème.

Tous les Européens sont porteurs de gènes politiques qui les poussent à s’opposer instinctivement, et rationnellement, à toute forme d’hégémonie, un refus qui vaut aussi pour l’Allemagne. Mais tenir la puissance hégémonique allemande pour responsable des politiques d’austérité appliquées dans les pays du sud n’est que partiellement justifié ; le gouvernement allemand n’a pas obligé les pays concernés à contracter une dette publique élevée.

Les dirigeants allemands peuvent par contre être tenus responsables pour leur insistance à mettre en œuvre une réduction de la dette en même temps que des réformes structurelles et pour leur opposition à quasiment toutes politiques axées sur la croissance au sein de la zone euro. De plus, aucun des camps politiques du pays n’est prêt à reconnaître le « problème allemand » de l’union monétaire (à savoir la force économique relative du pays, qu’il n’a pas utilisé pour le bien du projet européen dans son ensemble).

La question brûlante actuelle est de savoir ce que l’Allemagne est prête à faire pour la France, pour sauver l’Europe. Les pressions sur la chancelière allemande Angela Merkel et sur le président de la Banque centrale européenne Mario Draghi iront croissant, des pressions exercées non seulement par Paris, mais également par Rome, Athènes et d’autres capitales.

Pour l’Allemagne, l’alternative à un changement de direction serait d’attendre que les pays débiteurs élisent des gouvernements qui remettent en cause leur obligation à rembourser les emprunts. En Grèce, les signes avant-coureurs sont clairs. Pour l’Europe, ce serait un désastre. Pour l’Allemagne, ce serait juste stupide.

Traduit de l’anglais par Julia Gallin