Thursday, October 2, 2014
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Les séismes politiques du Japon

NEW YORK – Les Japonais ont rarement joui d’une aussi bonne presse à l’étranger – et sans doute pas depuis la Seconde guerre mondiale. Même les journaux sud-coréens ont vanté la discipline des Japonais ordinaires dans des circonstances désespérées, un compliment remarquable de la part des Coréens qui ne sont, en général, pas les plus grands admirateurs du Japon.

Pour ce qui est des autorités japonaises, le tableau est toutefois un peu différent. De nombreux observateurs, secouristes, journalistes et porte-parole étrangers se sont plaints du manque de clarté – sans même parler de la fiabilité – des déclarations officielles concernant les différentes catastrophes ayant frappé le Japon à la suite du très fort séisme qui a secoué le nord-est du pays le 11 mars. De graves problèmes semblent être contournés, volontairement tus, ou minimisés.

Pire encore, rares sont ceux à comprendre un tant soit peu qui est responsable, et de quoi. Il a parfois semblé que le gouvernement japonais même était tenu dans l’ignorance par les responsables de la Tokyo Electric Power Company (Tepco), l’opérateur et propriétaire de la centrale nucléaire de Fukushima, dont les radiations s’échappent jour et nuit dans l’atmosphère et en mer. Il a fallu que le Premier ministre Naoto Kan tape sur la table en demandant aux responsables de Tepco : « Mais que se passe-t-il donc ? ». Si Kan n’était pas au courant, qui pouvait l’être ? En fait, les puissants bureaucrates japonais, normalement censés savoir ce qu’ils font, semblent tout aussi impuissants que les politiciens élus.

Hors du Japon, les gens pensent en général que tout fonctionne de manière différente dans ce pays, en raison de sa culture particulière. Cette perception n’est pas entièrement fausse. Un aspect important de la culture est l’usage fait de la langue. Les propos des autorités japonaises sont souvent volontairement vagues, de manière à ne pas devoir assumer de responsabilité si les choses tournent mal – un trait, il est vrai, relativement commun à toutes les sphères officielles. Mais certains commentaires risquent d’être faussés par la traduction. Quand un responsable japonais dit qu’il « examinera attentivement » une proposition, il veut dire « non ». Cette attitude n’est pas forcément toujours bien comprise.

Mais dans le cas de la réponse officielle aux désastres provoqués par le séisme et le tsunami, les particularités culturelles ne sont plus une explication suffisante. De fait, les Japonais se sont montrés tout aussi critiques que les étrangers, si ce n’est plus, de l’impuissance apparente de leurs politiciens, et des explications évasives et obscures des responsables de Tepco.

Certains habitants quittent même la sécurité relative de Tokyo, ayant perdu toute confiance dans le gouvernement et dans Tepco, qui a déjà par le passé dissimulé des défauts dangereux de ses installations nucléaires. En 2002, une enquête a révélé que l’opérateur électrique avait fourni des données erronées au gouvernement, nié des accidents et littéralement camouflé des fissures.

La perte de confiance de l’opinion publique dans le gouvernement pourrait être inquiétante si elle se traduisait par un déficit démocratique. Il se peut aussi qu’elle provoque des changements nécessaires. Mais si certains systèmes de gouvernement préservent des aspects traditionnels, les problèmes du Japon sont d’ordre systémique, pas culturel.

Le gouvernement japonais a toujours été paternaliste, et la chaîne de commandement complexe et obscure. Pendant la Seconde guerre mondiale, l’empereur était en principe omnipotent, mais en réalité relativement impuissant. Le Japon n’a par contre jamais connu de dictateur. Les décisions étaient prises à la suite de négociations opaques et une fois résolues les rivalités cachées entre bureaucrates, courtisans impériaux, politiciens et hauts gradés, décisions souvent déterminées par des pressions intérieures et extérieures, parfois violentes.

L’ordre politique d’après-guerre, même s’il n’était plus belliqueux, était tout aussi opaque, avec des bureaucrates manipulant des politiciens sous informés et insuffisamment financés, qui pratiquaient le clientélisme en collusion avec le monde des affaires, lui-même de mèche avec les bureaucrates. Tant que le Japon cherchait à rattraper les pays occidentaux et que les ressources industrielles  et le gouvernement donnaient la priorité à la croissance économique, ce système fonctionnait assez bien.

À vrai dire, il faisait même l’envie de nombreux Occidentaux, fatigués par les groupes d’intérêts privés, des syndicats irritants et des politiciens importuns. Ces mêmes Occidentaux sont aujourd’hui enamourés du système politique paternaliste chinois – tout aussi opaque et impénétrable.

Mais c’est aussi ce système qui a permis l’émergence des problèmes actuels liés à Tepco. Des groupes soudés de fonctionnaires et d’industriels ont permis de faire en sorte qu’une entreprise essentielle à la croissance économique ne soit jamais inquiétée par des réglementations strictes ou des contrôles institutionnels. Cette connivence entre la bureaucratie et le monde des affaires – et pas seulement dans le cas de Tepco – est reflétée par le nombre important de bureaucrates à la retraite occupant des fonctions dans les conseils d’administration des sociétés qu’ils étaient censés réglementer.

De nombreux Japonais sont conscients de ces problèmes, raison pour laquelle ils ont voté pour le parti démocrate du Japon (PDJ) de Naoto Kan en 2009, mettant fin au quasi monopole politique exercé pendant un demi siècle par le parti libéral démocrate (PLD) conservateur. L’un des objectifs déclarés du PDJ était d’accroître la transparence du système politique, en réduisant l’autorité en sous-main des bureaucrates et en augmentant la responsabilité des élus.

Les retombées du séisme pourraient donc potentiellement constituer un point tournant. Si le gouvernement actuel du Japon, relativement peu expérimenté, est accusé de tous les maux, les électeurs pourraient être tentés de revenir aux anciennes façons du paternalisme opaque. Si par contre suffisamment de Japonais comprennent que ces méthodes sont la source du problème, et pas sa solution, les réformes démocratiques ont encore une chance.

Cette éventualité offre au moins une lueur d’espoir dans les temps difficiles que traverse le Japon.

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