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Les dangers de l’historicisme financier

Harold James

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2007-09-21

Toute crise financière est par essence imprévisible – tant son apparition que son déroulement. Mais comparativement, nous comprenons très bien les crises passées. Les comptables vérifient les comptes, les parties prenantes rendent compte aux journaux (et parfois devant un juge), les politiciens expliquent comment ils ont remédié à la situation et en finale les historiens peuvent compiler une chronique des événements.

Parce que le passé peut être explicité, la meilleure manière de comprendre une crise serait de chercher un modèle dans les expériences antérieures, même dans un passé lointain. Mais quel est le bon modèle ?

Le choix dépend souvent moins d’une évaluation rationnelle des similitudes et des différences que d’une intuition, d’une propension à l’optimisme ou au pessimisme, ou d’une tendance politique. Aujourd’hui, deux dates sont souvent évoquées : 1907 et 1931.

Au début de la crise actuelle liée aux prêts hypothécaires à risques, les « subprimes », certains observateurs avec un penchant historique ont choisi 1907 comme précédent. Cette crise n’a pas seulement l’avantage d’avoir juste 100 ans, elle présente un parallèle séduisant. La crise de 1907 était à la fois immédiatement dévastatrice, provoquant un déclin économique énorme, mais de courte durée, et elle fut aisément résolue.

La panique de 1907 a débuté aux Etats-Unis, à la suite du relèvement des taux d’intérêts au moment où les fermiers encaissaient le montant de leurs récoltes et de scandales financiers à New York dans lesquels était impliquée une importante institution financière, le trust Knickerbocker.

Soudain, comme aujourd’hui, les grandes banques ne se faisaient plus confiance. La débâcle était fondamentalement causée par un manque de liquidités. Mais des liquidités pouvaient facilement être injectées dans le système bancaire, de diverses manières : les banques new-yorkaises ont émis leurs propres liquidités par l’entremise d’une société de clearing ; une institution financière de premier plan, J. P. Morgan, a racheté les actions en chute libre, renversant ainsi la panique du marché et la ruée sur les liquidités ; et les banques centrales européennes ont approvisionné le marché américain en or.

La leçon que les Américains retinrent en 1907 était que les banques centrales étaient les mieux placées pour assurer la circulation de liquidités lors d’une crise financière, et par la suite, des réformes monétaires ont doté les Etats-Unis de leur propre banque centrale, la Réserve fédérale (la Fed), en 1914. C’est ainsi que 1907 a pris la forme d’une doctrine réconfortante dans les périodes de crise financière : une crise est impossible tant que la banque centrale comprend le problème des liquidités.

Il existe des analogies plus récentes. La Fed et la Banque centrale européenne ont récemment injecté une énorme quantité de liquidités dans le système monétaire mondial. Des banques d’affaires privées et stratégiquement placées ont fait ce qu’elles pouvaient pour maintenir la confiance. Goldman Sachs a par exemple renfloué son fonds Global Equities Opportunity en difficulté.

Un parallèle plus inquiétant est celui de la Grande Dépression des années 30, où l’apport massif de liquidités n’a fait aucune différence. Cette analogie historique a la faveur de ceux qui souhaitent une intervention plus importante des gouvernements, en particulier les banques qui se sentent vulnérables et qui craignent de devoir être renflouées sur les deniers publics. En août 2007, des banques allemandes, aux premiers signes de difficultés liées à leur exposition aux « subprimes » américains, ont commencé à ne parler que de 1931.

Lors de la Grande Dépression, les faillites bancaires ont précipité le déclin économique. La contagion s’est étendue au-delà des frontières nationales. Les gouvernements ont dû intervenir non seulement pour offrir un mélange d’aide publique et de nouvelles législations destinées à protéger les dépôts, mais également pour protéger leurs citoyens d’influences internationales déstabilisantes.

La rhétorique nationaliste s’invite à nouveau dans la crise de 2007. Les banques allemandes ne voient pas pourquoi elles devraient pâtir de la débandade du marché immobilier américain. Les épargnants de la banque britannique Northern Rock blâment les Américains pour les turbulences du marché du crédit qui ont placé la banque en défaut de paiement.

Mais aucun de ces apparents parallèles historiques n’est convaincant. Nous ne sommes pas en 1907, lorsque l’étalon-or limitait la capacité des banques centrales à émettre des liquidités additionnelles. Et la baisse de la valeur des actions, après cinq années d’une croissance économique sans précédent dans l’histoire humaine, ne menace pas le système financier mondial, comme c’était le cas durant la Grande Dépression.

Aujourd’hui, les réponses apportées aux crises de 1907 et de 1931 ne feraient qu’aggraver la situation. L’injection permanente de liquidités se traduirait selon toute probabilité par de nouvelles bulles financières dans les marchés de l’immobilier, boursiers, ou de l’art moderne. La stabilisation du système bancaire mondial par les gouvernements peut se faire au plan international, au risque de voir les contribuables excédés d’avoir à subventionner autrui, ou au plan national, mais seulement au prix d’une réglementation plus importante des mouvements de capitaux. Aucune de ces deux options n’est nécessaire.

Si la crise du marché du crédit a des précédents historiques, il faut davantage se tourner vers les « crises normales » du XIXe siècle, comme celles de 1837, 1847 et 1857. Au cours de ces paniques, les innovations financières ont certes provoqué des incertitudes et de la nervosité, mais elles ont aussi entraîné un processus d’apprentissage fondamental et bénéfique. Les institutions financières ayant surmonté ces crises, ce qui leur a permis d’asseoir leur réputation, ont par la suite été les principaux moteurs du développement.

Il est quelquefois préférable pour les autorités fiscales et monétaires d’ignorer les parallèles historiques les plus extrêmes et de voir plus loin. Parfois, la meilleure réponse à une crise n’est pas de faire absolument quelque chose, mais au contraire de ne surtout rien faire.

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AUTHOR INFO

Harold James is Professor of History and International Affairs at Princeton University and Marie Curie Professor of History at the European University Institute, Florence. His most recent book is The Creation and Destruction of Value: The Globalization Cycle.