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Le retour des valeurs « asiatiques »

Harold James

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2007-05-30

Un livre provocateur écrit par un mathématicien japonais a ravivé le débat sur l’existence de valeurs typiquement « asiatiques ». Encore non traduit dans d’autres langues, La dignité d’une nation de Masahiko Fujiwara est un appel émotionnel à une « voie spéciale » japonaise. L’auteur soutient notamment que la démocratie libérale est une invention de l’Occident ne cadrant pas vraiment avec la nature asiatique ou japonaise.

Ce raisonnement est singulier et semble réveiller la critique du dix-neuvième siècle, généralement associée à Nietzsche, voulant que le Christianisme (et l’Islam) engendre la soumission, voire la servilité, en contraste avec les vertus héroïques de l’antiquité classique ou des sociétés guerrières, comme celles des samouraïs. De la même manière, selon Fujiwara, la démocratie accorde trop d’importance à la raison – autre concept occidental. « Mais nous, Japonais », écrit-il, « nous n’avons pas de religion comme le christianisme ou l’islam, nous avons donc besoin d’autres chose : l’émotion profonde ».

Bon nombre d’Asiatiques non japonais n’apprécieront pas tout ou partie du message de Fujiwara, car ils y entendront des échos historiques déplaisants. Après tout, il n’y a pas de raison de croire que les Asiatiques ont en commun une aspiration particulière à l’autoritarisme, ou disons, que les mouvements chinois pro-démocratiques sont des faire-valoir trompeurs des intérêts occidentaux.

En outre, l’ouvrage de Fujiwara a ravivé le vieux débat sur le capitalisme et les valeurs nécessaires pour le maintenir, qui trouve son origine dans le fait que le capitalisme – ou l’économie de marché – ne saurait perdurer, car il repose sur un élan ou une dynamique internes. Lorsqu’elles sont isolées, les dispositions basiques qui motivent le capitalisme sont nuisibles à la réussite de long terme.

Par exemple, le capitalisme dépend des investissements et de la consommation. Si les investissements sont en excès, la production est en surabondance, tandis que si la consommation est exagérée, l’économie surchauffe. De même, le capitalisme dépend de la compétition, qui peut être brutale et destructive. Par conséquent, des systèmes élaborés de lois sont nécessaires pour garantir que la concurrence est ouverte, équitable et n’est pas menacée par les trusts et monopoles. Mais cela ne semble pas suffisant, car chaque réforme juridique fait naître une ingéniosité d’entreprise chez ceux qui veulent contourner les nouvelles restrictions.

Certains penseurs, notamment Max Weber, ont lancé l’idée que le capitalisme devait être maintenu par une système de valeurs venant, au départ, de l’extérieur. La quasi totalité des analystes modernes est pourtant arrivée à la conclusion que la tentative de Weber de lier historiquement l’esprit capitaliste à une forme du christianisme, à savoir le protestantisme, était vouée à l’échec.

Pour commencer, les fondateurs du protestantisme, Martin Luther et John Calvin, étaient, comme Weber l’a reconnu, plus hostiles au monde capitaliste dynamique de la Renaissance que ne l’était l’Église catholique. En effet, les pieuses cités catholiques italiennes étaient le berceau des premières formes de capitalisme moderne.

Toutefois, il ne faut pas négliger deux aspects fondamentaux du débat sur les valeurs religieuses. D’une part, au cœur de l’argument de Weber, les valeurs religieuses qui mettent l’accent sur les restrictions et le sens du devoir encouragent la fiabilité et l’intégrité dans les relations professionnelles, ce qui est particulièrement nécessaire aux sociétés qui s’ouvrent tout juste au marché. Là où le passé est chargé de violence et de suspicion, il est difficile de se sentir assez en sécurité pour s’engager dans des contrats de long terme. On a donc tendance à rechercher les profits rapides au détriment des autres, renforçant le scepticisme généralisé à propos du marché.

D’autre part, les valeurs religieuses qui mettent en avant la solidarité sociale sont importantes parce qu’elles corrigent la tendance des marchés à polariser la société en récompensant la réussite. Les périodes de mondialisation ont vu des avancées économiques considérables, mais elles ont également creusé les inégalités dans certains pays, tandis que les marchés ont récompensé les facteurs limités de production – alimentant ainsi de puissants retours de bâton politiques qui compromettent la poursuite de l’intégration financière et du commerce.

Le débat sur la contribution des valeurs religieuses est parallèle au débat sur la relation entre la liberté et le développement économique – question centrale des travaux de Friedrich Hayek et d’Amartya Sen, économistes lauréats du « Prix Nobel ». Il est fort tentant pour les détracteurs des régimes autoritaires de soutenir que la liberté est positive car elle encourage la croissance économique. Mais ceux qui s’intéressent de plus près à la liberté sont d’avis qu’elle a une valeur intrinsèque.

Il en va donc de même pour les valeurs religieuses. Soutenus par les grandes études empiriques, certains revendiquent que la croyance religieuse stimule les performances économiques. C’est peut-être le cas, et il serait tentant d’employer cet argument dans les sociétés autoritaires réticentes aux croyances qui mettent en doute leur propre légitimité. Toutefois, peut-on imaginer le Pape chuchoter un message à l’oreille de dirigeants chinois ?

Au dix-huitième siècle, Voltaire avançait un argument similaire : la plus grande vertu de la religion est sa fonction sociale. Il a donc cherché à détourner la religion en la rendant purement instrumentale, pourtant, cela revient à nier la véritable nature de cette croyance. En ravivant le débat sur les valeurs « asiatiques », le livre de Fujiwara risque de faire la même erreur.

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AUTHOR INFO

Harold James is Professor of History and International Affairs at Princeton University and Marie Curie Professor of History at the European University Institute, Florence. His most recent book is The Creation and Destruction of Value: The Globalization Cycle.