Saturday, November 1, 2014
12

Mais qu'est-ce que j'ai fait pour mériter ça ?

BERKELEY – Le meilleur compte rendu du livre de Thomas Piketty Le Capital au XXIème siècle que j'ai lu jusqu'ici est celui qu'a publié mon ami et fréquent co-auteur Lawrence Summers dans le Democracy Journal de Michael Tomasky. Maintenant, il ne vous reste plus qu'à le lire.

Vous êtes encore là ? Vous refusez, dites-vous, de lire 5 000 mots ? Votre temps serait pourtant bien mis à profit, vous pouvez me croire. Mais puisque vous êtes encore là, je ne vais pas vous proposer une synthèse, encore moins des morceaux choisis, mais plutôt un bref développement d'un éclairage aussi succinct que mineur, une digression de philosophie morale à partir du compte rendu de Summers.

« Il y a beaucoup à dire sur les arrangements actuels de gouvernance d'entreprise, écrit Summers. Je pense, toutefois que l'opinion de Piketty, qui rejette l'idée selon laquelle la productivité n'a rien à voir avec rémunération, mériterait qu'on y réfléchisse. » Pourquoi ? « Les dirigeants qui gagnent le plus d'argent ne sont pas des gestionnaires d'entreprises publiques » et « leurs conseils d'administration ne regroupent pas leurs meilleurs amis », dit Summers. Au contraire, ils sont « choisis par des sociétés de capital-investissement pour gérer les entreprises qu'ils contrôlent. Ce n'est en aucune façon une justification éthique à la rémunération excessive, mais plutôt une occasion de soulever une question sur les forces économiques qui les génèrent. »

Cette dernière phrase souligne que notre discussion morale et philosophique sur qui mérite quoi, se trouve empêtrée (d'une manière fondamentalement inutile) dans l'économie de la productivité marginale de la distribution des revenus. Supposons que c'est vraiment le cas, qu'il existe effectivement des décideurs prêts à payer une fortune pour vous engager dans une opération véritablement soumise aux conditions normales du marché, non pas parce que vous leur avez accordé des faveurs dans le passé ou parce qu'ils s'attendent à des faveurs de votre part dans l'avenir. Ceci ne veut pas dire, dit Summers, que vous « méritiez » votre chance ou votre sort dans un sens pertinent.

Si vous gagnez à la loterie, et si le gros lot que vous décrochez est là pour inciter les autres à surestimer leurs chances et à acheter des billets de loterie et ainsi pour enrichir l'opérateur de loterie, est-ce que vous « méritez » vraiment vos gains ? Vous êtes content d'être payé, et l'opérateur de loterie est content de vous payer, mais les autres qui ont acheté des billets de loterie ne sont pas contents ou peut-être ne seraient pas contents, s'ils avaient bien saisi quelles sont réellement leurs chances et comment votre gain est finement réglé pour les induire en erreur.

Etes-vous tenu de passer votre vie, une fois que vous avez gagné, à dire à tout le monde que la meilleure chose à faire est de placer ses dépenses en billets de loterie sur un compte de retraite assorti de lourds avantages fiscaux, de sorte que, plutôt que de payer la maison qui les autorise à jouer, ils sont en fait la maison, et gagnent plus de 5% par an ? Êtes-vous comme l'Ancient Mariner de Coleridge moralement obligé de raconter votre histoire à tous ceux que vous rencontrez ?

Je dirais que oui, très certainement. Et je dirais que la même chose s'applique plus généralement à ces générateurs d'inégalité que les économistes appellent des « tournois ». Il est vrai que les tournois se révèlent être de bons mécanismes d'incitation : offrir quelques gros lots pour que de nombreuses personnes se ruent pour tenter leur chance. Mais compte tenu de l'aversion pour le risque humain, la seule raison valable d'organiser un tournoi, c'est qu'il impose des distorsions cognitives sur les participants lambda. Vous, l'organisateur, vous leur causez du tort (c'est-à-dire, dans la mesure où ils se seraient rationnellement posé la question) en les abreuvant de distorsions. A tout le moins, vous les aidez et vous les encouragez à se causer du tort à eux-mêmes (car eux, en tant que participants à la loterie, font un choix libre).

Mais il y a plus. Supposons que, d'une certaine manière, vous soyez payé en fonction de la valeur de votre véritable produit marginal pour la société. Le fait que vous soyez assez chanceux pour être en mesure d'extraire votre produit marginal est, disons, une question de chance. D'autres n'ont pas cette chance. D'autres trouvent que leur pouvoir de négociation est limité (peut-être à ce que leur niveau de vie serait s'ils déménageaient au Yukon pour vivre du travail de la terre). Méritez-vous votre sort ? Par définition, non : personne ne mérite son sort. Et que devez-vous à ceux qui seraient en mesure d'obtenir ce qu'ils méritent si vous n'aviez pas eu la chance d'y arriver le premier ?

Et bien sûr, en quel sens est-ce grâce à vous si vous vivez dans un environnement propice à vous rendre, vous et vos compétences, hautement productifs dans l'économie d'aujourd'hui ? Comment exactement avez-vous choisi d'être né de « bons » parents ? Pourquoi finalement est-ce que vos résultats favorables ne sont pas le pur produit d'une chance imméritée ?

Il faudrait creuser bien davantage la question des inégalités et de la distribution, si nous voulons tout simplement nous en tenir à des considérations sur le bien-être humain et sur les incitations utiles. Le reste est pure idéologie méritocratique. Et comme le suggère la réception du livre de Piketty, l'idéologie peut à présent suivre son cours.

Hide Comments Hide Comments Read Comments (12)

Please login or register to post a comment

  1. CommentedEllie Kesselman

    I find this style of phrasing every sentence as a question to be rather condescending.

    Is the conclusion suggesting that we, the commoners, should not aspire to education, success and monetary wealth yet not question those among us who have achieved it? I'm missing something I guess, but this not Professor de Long's finer moments.

  2. CommentedG. A. Pakela

    If meritocracy is an ideology, how then do you explain your apparent success in your chosen field, success that most academic and government economists would die for? Our whole society is built upon voluntary exchange and what people are willing to pay for goods and services. While it may not be easy or even possible to measure the marginal productivity of say, and administrator, we certainly know how much it costs to procure that individual. Somehow I can't imagine leaving that decision up to Harry Reid.

  3. CommentedPaul Daley

    The problem here is that DeLong attributes inequality to the "tournament" structure of the economy, while Piketty attributes it to returns on capital that have consistently exceeded growth, producing a "patrimonial capitalism," The returns are delinked from merit in either case but Piketty presents far more evidence for his view. Moreover, Summers and DeLong imply that if you're dissatisfied with the results of one tournament all you need do is wait for the next role of the dice. Piketty presents a more "actionable" alternative that flows naturally from his research.

  4. CommentedDavid Beard

    I would echo the William Pu: Who deserves what? I do not see Mr. J. Bradford Delong questioning does he deserve an economics job at UC, nor does he question the financial gains of Mr. Piketty's book sales nor the substantial royalty stream enjoyed by Ms. Jessica Simpson from her apparel sales...who does truly deserve what?

  5. CommentedYoshimichi Moriyama

    I cannot judge Piketty's book as I do not have knowledge enough. but whether Piketty's book is perfect or has any flaws in it will be to a large extent irrelevant. Suppose our market is perfectly flat; everyone is equal in it, starting from the same place at the same time; the result at the finish line is that one per cent is wealthy and ninety-nine poor. Such a society will not be a good society and able to sustain itself in the long run.

    "All types of societies are limited by economic factors. Nineteenth century civilization alone was economic in a different and distinctive sense, for it chose to base itself on a motive only rarely acknowledged as valid in the history of human societies, and certainly never before raised to the level of a justification of action and behavior in every day life, namely gain. The self-regulating market system was uniquely derived from this principle (Karl Polanyi, The Great Transformation.)" Every society except our own has had rules and regulations which impinged on and hampered unlimited and unfettered
    economic activities. Focusing on greed is endangering our civilized way of life.

    Economics tells us what would be the least costly or most productive way of flying from Tokyo to New York. It tells us not to make stopovers at Honolulu and Mexico City. This part of economics is science. But it does not tell us why we should go to New York and not to Washington D.C. It does not tell us why we should not make stopovers if we wanted to.

  6. CommentedWilliam Pu

    "Who deserves what?"
    What your gunpoint will bear or what the "market" will bear is THE answer. Everything else is just talk.

    Global trade did not start after nations signed agreements. Global trade started with gunboat diplomacy. The "backlash"? W/o gunboat trades have been more fair. Well, pick your poison. Fair trade or isolation. But, gunboat has been replaced by drones. Effective or not? We'll see.

  7. CommentedMounik Lahiri

    Found it to be a very sketchy critique, ridden with logical fallacies on the construction of an absolutist definition of luck. The argument should just be very simple. Inequality that gives hope is an incentive for progress and inequality that kills hope is an incentive to remain in status quo and a barrier for upward social mobility. Institutions and individuals who govern and design them, by and large, need to understand therefore the limits of the ability of inequality to incentivise performance and how it does the reverse, in many a situation. Also philosophers and economists need to improve the understanding of inequality in clearly actionable terms rather than making complex arguments, with a dash of ethics and morality thrown in, for their own cognitive kicks.

  8. CommentedProcyon Mukherjee

    Sometimes the obvious is shrouded in the mysterious argument that the obscure would find wanting in rationality; that inequality of wealth has been brewing under our nose facilitated by all means by the systems and structures of the market forces is now being questioned by the same wisdom that made all the allowances that led to its thriving growth prospects.

    Should not the wisdom be diverted towards the bottom 90% and how their income could be raised? It need not be that the solutions prescribed by Piketty is the only consideration, he himself has been modest to say that his way of looking at the problem and the solution is just one of the many ways that existed, he wrote in response to FT, “The main message coming from my book is not that there should always be a deterministic trend toward ever rising inequality (I do not believe in this); the main message is that we need more democratic transparency about wealth dynamics, so that we are able to adjust our institutions and policies to whatever we observe.”

  9. CommentedJohn Stevens

    Dear Prof. DeLong,
    I fully agree with your insights about Mr. Picketty's book contributing to raising the debate on moral philosophy and meritocracy. "Capital in the 21st Century" is indeed triggering global debates on a number of conveniently forgotten issues. Of all the reviews I have read so far about Picketty's master piece, Lawrence Summers is a indeed must. I would include here Robert Shiller's (which is available in this site) and a brilliant post written by Manuel Gomes Samuel linking high labor income concentration to office and factory automation (available at:
    http://www.prospectivemanagement.net/?p=206).

  10. CommentedGerry Hofman

    Delong is obviously keen that no limits will be imposed to the levels of wealth that one can achieve, ever. His argument that the wealthy are simply'lucky' but should not be judged on that, because nobody deserves to be 'lucky', sounds rather hollow. The fact that wealth is worshipped like a god in this society does not mean that it's right for the system to be set up to compel everybody to gamble to get somewhere in life. In a just system there would be limits to wealth and limits to poverty, but this social order can and will not impose such limits. The idea that the ideology of wealth has run its course is just pathetic. This story is certain not to end here, and you may yet have your 'just dessert' served up to you.

  11. CommentedCris Perdue

    To put it in another way, how about emphasizing values and vision for our world and human relationships in discussions about economics and inequality?

      CommentedZsolt Hermann

      Thank you for your refreshing comment, I fully agree with you.

      Most of the times it seems we are completely lost in the jungle of markets, GPDs, yearly growth figures, completely forgetting we are human beings after all not primarily producers and consumers.

      This whole discussion about economics, inequality, growth, financial institutions is useless in itself.
      We have completely lost sight of the purpose of our lives and the intention we should be acting with.

      A human being is not born in order to continuously gain possession, to gain profit, to measure one's worth in material wealth or in one's dominion above others. Production and consumption should be simply providing our necessities for a comfortable and natural human life.

      Human beings are social creatures and our contentment, health has to be measures in the quantity and quality of human interconnections we build with each other, and in with what intention we create those connections.

      Europe is one of the best examples of the misunderstanding, they on paper created a Union, an interconnection but only in order to facilitate markets and financial flows, in order to gather even more profit. And as a result it fails since the intention was wrong.

      And the ruthlessly competitive business mentality, the success at the expense of others brings wars, social inequality and global crisis, not to mention the depletion of human and natural resources.

      Without the right connections, without the right intention behind those connections, without mutually cooperating with each other humanity has simply no right to evolve further, we have no future.

      Our crisis is much deeper than a "simple economical or financial crisis".
      We are in a "human crisis", and the only solution is to return to the values that make us human.

Featured