Saturday, September 20, 2014
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Les Etats-Unis sont-ils sur le point de succomber au mal britannique ?

BERKELEY – Aux Etats-Unis, le sentiment d’un déclin du pays s’est emparé des esprits. Des visées impérialistes démesurées, une polarisation politique et une crise financière coûteuse ont plombé l’économie. Certains observateurs s’inquiètent aujourd’hui du fait que les Etats-Unis s’apprêtent à leur tour à succomber au mal anglais.

Condamnés à une croissance faible, les Etats-Unis, comme la Grande-Bretagne exsangue au sortir de la Seconde guerre mondiale, seront obligés de réduire leurs engagements internationaux. Ce retrait ouvrira des espaces pour les puissances émergentes, comme la Chine, mais donnera aussi lieu à une plus grande incertitude géopolitique mondiale.

Dans cette perspective, il est important de comprendre la nature du mal britannique. D’une part, les États-Unis et l’Allemagne ont cru plus rapidement que la Grande-Bretagne après 1870. Mais ce n’est pas la seule raison : il est parfaitement normal que les pays ayant un développement plus tardif croissent plus rapidement, comme c’est le cas pour la Chine aujourd’hui. Le problème tient au fait que l’empire britannique de la fin du XIXe siècle n’a pas su adapter son économie aux nouvelles technologies.

La Grande-Bretagne n’a pas su opérer la transition des vieilles industries de la première Révolution industrielle à des secteurs modernes comme l’ingénierie électrique, l’empêchant ainsi d’adopter les méthodes de production de masse. Elle a également raté le passage aux machines-outils de précision dépendant de l’électricité, l’empêchant aussi de produire des pièces entrant dans l’assemblage des machines à écrire, des caisses enregistreuses et des moteurs de véhicules. Le même constat s’applique à d’autres nouvelles industries telles que les produits chimiques de synthèse, les teintures et la téléphonie, autant de marchés sur lesquels la Grande-Bretagne n’a pas su s’imposer.

L’émergence de nouvelles puissances économiques avec des coûts de production plus faibles ont rendu inévitables les pertes d’emplois dans les vieilles industries comme le textile, l’industrie sidérurgique et la construction navale. Mais le caractère marquant de l’échec britannique fut l’incapacité du pays à remplacer les industries du XIXe siècle par les innovations du XXe siècle.

Les Etats-Unis sont-ils condamnés à connaître le même sort ? Répondre à cette question implique de comprendre les raisons qui ont sous-tendu le manque de progression technologique britannique. Une explication courante veut que la culture britannique méprise l’industrie et l’esprit d’entreprise. Tout au long de la lente modernisation de la Grande-Bretagne, la classe ouvrière a été absorbée par la classe dirigeante. A partir du milieu du XIXe siècle, les meilleurs esprits se tournèrent vers la politique et pas vers les affaires. Les chefs d’entreprise issus de la base ouvrière n’auraient pas été les meilleurs.

Nous aurions donc aujourd’hui un problème similaire aux Etats-Unis. Comme l’écrit David Brooks du New York Times : «  Après des décennies d’abondance, les Américains se sont progressivement éloignés de la mentalité réaliste et pratique qui leur a en premier lieu permis de constituer la richesse de leur nation… Les meilleurs esprits se sont détournés de l’industrie et des entreprises techniques en faveur de professions moins productives mais plus prestigieuses comme le droit, la finance, les cabinets de conseil et le militantisme à but non lucratif ».

A vrai dire, cette prétendue explication du déclin britannique n’a pas résisté à l’épreuve du temps. Il n’existe aucune preuve irréfutable de l’infériorité supposée des chefs d’entreprise britanniques. En fait, étendre le champ des chefs d’entreprise au-delà des descendants du fondateur de l’entreprise a eu l’effet contraire : il a permis aux meilleurs de grimper les échelons.

Aux Etats-Unis aujourd’hui aussi il est difficile de trouver des indications de ce supposé problème. Les entreprises de Silicon Valley ne font pas état d’un manque de dirigeants capables. Il n’y a aucune pénurie de nouveaux diplômés prêts à monter une société ou même à travailler pour des constructeurs automobiles.

Une autre explication souvent avancée du déclin britannique met l’accent sur le système éducatif. Oxford et Cambridge, établis bien avant l’ère industrielle, ont produit des philosophes et des historiens éminents, mais peu de scientifiques et d’ingénieurs. Il est toutefois difficile de voir en quoi cet argument pourrait s’appliquer aux Etats-Unis, dont les universités restent les meilleurs au monde, attirant des étudiants en sciences et en ingénierie du tous les pays – et dont beaucoup choisissent de rester aux Etats-Unis.

D’autres encore expliquent ce déclin par le fonctionnement du système financier britannique. Les banques de ce pays, principalement établies au début du XIXe siècle, à une époque ou les besoins de financement du secteur industriel étaient modestes, se sont spécialisées dans le financement des échanges commerciaux au détriment des investissements nationaux, privant ainsi l’industrie des capitaux dont elle avait besoin pour se développer.

Mais cet argument n’est pas plus étayé par des preuves solides. Et de toute façon, il n’est pas non plus pertinent pour les Etats-Unis aujourd’hui, qui sont plus des bénéficiaires que des émetteurs d’investissements étrangers directs.

Enfin, une dernière explication de l’incapacité de la Grande-Bretagne à maintenir sa compétitivité fait porter le chapeau à sa politique économique. Le pays a tardé à mettre en place une politique efficace relative à la concurrence. Lors de l’effondrement de la demande en 1929, elle a érigé des taxes douanières élevées. Protégée de la concurrence extérieure, son industrie s’est développée mais sans anticiper l’avenir. Après la Seconde guerre mondiale, les alternances entre les gouvernements conservateurs et travaillistes se sont traduites par des politiques contradictoires engendrant une incertitude et des problèmes financiers chroniques.

Cette explication du déclin britannique est sans doute la plus convaincante. Le pays n’a pas su développer une réponse politique cohérente à la crise financière des années 1930. Ses partis politiques, au lieu de coopérer pour trouver une solution à des problèmes économiques pressants, sont restés à couteaux tirés. Le pays s’est replié sur lui-même, avec des luttes politiques internes, des orientations politiques incohérentes et des finances de plus en plus instables.

En bref, le déclin britannique ne fut pas d’ordre économique mais politique. Et cette analyse est, hélas, tout à  fait pertinente pour l’avenir des Etats-Unis.

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