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L'Amérique impuissante ?

JERUSALEM – Les festivités liées au 60° anniversaire d'Israël s'achèvent, tandis que le président Bush vient d'accomplir sa dernière visite au Moyen-Orient. Malgré ces événements et l'examen de conscience auquel ils ont donné lieu, aucun déblocage des négociations israélo-palestinienne n'est en vue.

Il y a des raisons immédiates à cela : le gouvernement du Premier ministre israélien Ehud Ohmert est à la fois faible et impopulaire, essentiellement à  cause de la guerre maladroite contre le Hezbollah au Liban. Quant à l'Autorité palestinienne sous la direction de Mahmoud Habas, elle s'est encore affaiblie après la violente prise de contrôle de Gaza par le Hamas l'année dernière.

Du coté palestinien, il y a un phénomène plus profond : de longue date les Palestiniens ont échoué à créer les structures institutionnelles nécessaires à la construction d'une nation. Ainsi, durant la période 1936-39, leur révolte contre la domination britannique s'est soldée par une guerre civile sanglante au cours de laquelle les conflits intra-palestiniens ont fait plus de victimes que l'armée britannique ou les forces d'autodéfense juives. La même situation se répète maintenant à Gaza.

Si l'on examine l'implication des Américains dans la région au cours des 60 dernières années, on identifie deux types d'intervention qui ont permis de parvenir à un accord entre les acteurs locaux. Hors de ce cadre, les USA se révèlent impuissants.

Le premier type d'intervention s'applique lorsqu'une guerre menace de s'élargir au risque de déstabiliser la région et de compromettre les relations entre les grandes puissances. A ce moment là, l'intervention résolue des Américains peut servir à mettre fin aux combats et à imposer un cessez-le-feu, si ce n'est la paix.

En 1973, à la fin de la guerre du Kippour, Israël était sur le point d'encercler toute la Troisième armée égyptienne dans le Sinaï. Ses troupes étaient sur la route du Caire, ce qui aurait pu conduire à une défaite majeure pour l'Egypte. Les Soviétiques menaçaient d'intervenir. Quelques messages bien sentis du président Nixon ont arrêté les Israéliens en chemin et ont permis aux Américains d'entamer un long processus de désescalade qui a conduit à plusieurs accords intérimaires.

De la même manière en 1982, lors de l'invasion du Liban, les troupes israéliennes étaient sur le point d'entrer à Beyrouth Ouest après l'assassinat par des agents syriens du président libanais élu Bachir Gemayel, un pro-israélien. Quelques coups de téléphone impératifs du président Reagan au Premier ministre israélien Menachem Begin ont dissuadé ce dernier de faire avancer ses troupes.

Lors de la première guerre du Golfe en 1991, les forces US ne sont pas parvenues à mettre fin aux attaques de l'Irak contre des cibles civiles à l'intérieur d'Israël (elles ont été visées par 39 tirs de missiles Scud irakiens). Aussi, Israël était sur le point de frapper des cibles irakiennes, ce qui aurait entraîné des divisions au sein de la coalition entre Américains et Arabes. Les USA ont exigé d'Israël qu'il n'intervienne pas et ce dernier a dû s'exécuter.

Chaque fois, les Américains se sont engagés rapidement et dans un but précis, réalisable au bout de quelques jours, si ce n'est de quelques heures. C'est dans ces circonstances dramatiques que le pouvoir américain est au meilleur de lui-même.

L'intervention américaine est également utile quand les deux partis sont déjà engagés dans des pourparlers bilatéraux de paix, en ont payé le prix sur le plan intérieur et sont parvenus à un accord sur presque tous les points, tandis que ceux qui restent en suspens menacent de faire échouer l'ensemble. Dans ce cas, l'intervention de l'Amérique, avec la carotte et le bâton, amène les deux partis à conclure un accord final.

Après la visite de Sadate à Jérusalem en 1977, Israël et l'Egypte ont négocié pendant un an pour parvenir à un accord sur la plupart des questions : la paix, les relations diplomatiques et le retrait complet des forces israéliennes du Sinaï. C'est à ce moment là que le président Carter, initialement opposé à ce processus, a invité les deux partis à Camp David pour sceller un traité de paix.

En 1993, lors de négociations secrètes bilatérales en Norvège (sans que les Américains en soient informés), Israël et l'OLP sont parvenus à un accord sur la reconnaissance mutuelle et la création d'une Autorité palestinienne autonome provisoire. Mais certains problèmes n'étaient pas résolus. Le président Clinton est intervenu et a conduit les deux partis à surmonter les désaccords restant.

En dehors de ces deux types de scénarios, les initiatives américaines sont vouées à l'échec. C'est ce qui est arrivé lors des négociations de Camp David en 2000, lorsque Clinton n'a pas réussi à amener Ehud Barak, le Premier ministre israélien, et Yasser Arafat, le président de l'OLP, à s'entendre. C'est également ce qui est arrivé avec la feuille de route de Bush en 2003, lorsque les deux partis se sont mis d'accord sur des principes généraux, sans faire grand chose pour les appliquer. 

En l'absence d'une volonté politique locale et confronté à un projet de paix qui peut nécessiter des années, les USA sont virtuellement impuissants. Ils sont extrêmement efficaces en tant que pompier, mais pas en tant que médecin traitant face à une maladie chronique. Ce qui est vrai pour les USA l'est encore davantage pour l’Union européenne dont le rayonnement ne peut compenser l'absence de crédibilité au niveau local. 

On voit la même dynamique à l'oeuvre ailleurs : malgré toute leur puissance, les USA ne sont pas parvenus à résoudre les conflits à Chypre, en Bosnie ou au Kosovo. Le plan Annan a échoué à Chypre à cause d'un parti d'opposition. Le progrès qui vient d'être réalisé (l'ouverture du point de passage de la rue Ledra au centre de Nicosie, peut important en soi, mais hautement symbolique) traduit des changements politiques du coté des Chypriotes grecs. De la même manière, si Belgrade abandonne sa position absurde sur le Kosovo, ce ne sera pas dû aux pressions des USA ou de l'UE, mais à des changements politiques en Serbie même.

Reconnaître les limites de la puissance américaine ne signifie pas que l'Amérique n'a pas un rôle à jouer : elle peut stabiliser un conflit, aider à restaurer la confiance et négocier des accords interimaires. Mais dans le cas du conflit israélo-palestinien, comme dans tout autre conflit entre deux mouvements nationaux, la solution est entre les mains des acteurs locaux. Aucun conflit national n'a jamais été résolu par des pouvoirs extérieurs, aussi bien intentionnés soient-ils.