NEW DELHI – Les deux hommes considérés comme des héros dans leur pays et qui, en qualité de président et de chef des armées, ont permis de mettre fin à la longue et brutale guerre civile contre les Tigres tamouls, sont aujourd’hui devenus des adversaires politiques. Quel que soit le candidat qui remportera l’élection présidentielle du 26 janvier, il devra radicalement modifier la trajectoire de cette petite île-nation, mais stratégiquement placée – et faire d’un pays en guerre depuis plus d’un quart de siècle, un pays en paix par le biais d’une réconciliation entre les ethnies et le partage du pouvoir.
Le Sri Lanka, depuis son accession à l’indépendance en 1948, a souffert des tensions entre une population à majorité sri lankaise et une minorité tamoule, qui représente actuellement 12 pour cent des 21,3 millions d’habitants de l’île. La rivalité politique qui oppose les deux hommes, qui cherchent chacun à se faire valoir comme le véritable artisan de la victoire sur la rébellion tamoule, divise aujourd’hui le pays.
L’antagonisme entre le président Mahinda Rajapakse et le général Sarath Fonseka, aujourd’hui à la retraite, couve depuis des mois. À peine l’armée sri lankaise avait-elle écrasé les Tigres tamouls – qui avaient établi un État de fait dans le nord-est du pays pendant plus de vingt ans – que Rajapakse relevait Fonseka de ses fonctions pour le nommer au poste essentiellement honorifique de chef d’état-major de la Défense.
La relation entre Fonseka et le président a commencé à se détériorer dès que le général a occupé ses nouvelles fonctions. Après que des rumeurs aient couru sur un éventuel coup d’État l’automne dernier, le président a fait appel à l’Inde en lui demandant de placer ses troupes en état d’alerte dans l’éventualité d’un coup d’État militaire.
Lorsque Rajapakse a décidé en novembre dernier d’avancer la date des élections de façon à profiter de son statut de héros auprès des Sri Lankais, une surprise l’attendait au tournant : prévoyant cette évolution, Fonseka a présenté sa démission afin de pouvoir se présenter comme le candidat de l’opposition. Dans une lettre de démission au ton amer, le général accuse Rajapakse « d’avoir inutilement fait placer les troupes indiennes en état d’alerte » et « d’avoir encore à gagner la paix en dépit du fait que l'armée sous mon commandement a gagné la guerre ».
L’affrontement politique entre les deux hommes – qui jouent tous deux la carte du nationalisme sri lankais tout en courtisant la minorité tamoule – a occulté les sérieux problèmes politiques et économiques du pays.
Les années de guerre civile ont vidé les caisses de l’État. Malgré un prêt de 2,8 milliards de dollars accordé par le FMI, l’économie peine à se relever, avec une inflation galopante et des conflits sociaux à propos des salaires dans le secteur public. Le gouvernement, désespérément à la recherche de devises étrangères, a lancé une campagne d’envergure pour attirer les touristes internationaux.
Mais ce contexte d’une économie vulnérable dépendante de prêts extérieurs a accru les pressions sur le gouvernement sri lankais pour qu’il enquête sur les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité. Cette guerre fut une guerre sans témoins, après que Colombo ait interdit l’accès des zones de guerre aux journalistes indépendants et aux observateurs. Les Nations unies estiment pourtant qu’au moins 7000 civils ont été tués dans les derniers mois de l’offensive de l’armée contre les bases tamoules.
La fragilité des dividendes de la paix est illustrée par la décision prise par le gouvernement de développer encore une armée pourtant déjà importante. Les forces armées sri lankaises comptent déjà plus de soldats que les armées britannique ou israélienne, et leur nombre a été multiplié par cinq depuis la fin des années 1980 pour atteindre 200.000 soldats aujourd’hui. Après la victoire, le gouvernement compte lui donner encore plus de moyens, au nom de la « vigilance éternelle ».
Face à un appareil militaire toujours plus puissant, appuyé par des milices villageoises, la société civile est la principale perdante. Des mesures importantes de l’état d’urgence restent en place et donnent des pouvoirs étendus aux forces de sécurité pour ce qui est des perquisitions, arrestations et saisies de propriétés. Il est toujours possible de maintenir quelqu’un en détention provisoire pendant 18 mois.
Les appels de la communauté internationale se multiplient aujourd’hui pour demander au gouvernement sri lankais de renoncer aux pouvoirs spéciaux adoptés durant la guerre civile et de mettre fin au contrôle des médias comme instrument de la politique gouvernementale. Fonseka a promis de limiter les pouvoirs quasi absolus détenus actuellement par le président et de libérer les milliers de jeunes Tamouls soupçonnés d’avoir des liens avec les séparatistes tamouls. De son côté, Rajapakse a levé certaines des restrictions concernant les déplacements dans le Nord, auparavant contrôlé par les rebelles, et a en partie ouvert les camps où plus de 270.000 Tamouls étaient internés depuis des mois. Plus de 100.000 Tamouls sont toujours emprisonnés dans ces camps.
Mais aucun des deux candidats n’a promis de s’attaquer à la principale difficulté du pays : transformer le Sri Lanka d’un État unique en une fédération qui accorde une autonomie provinciale et locale. Il ne faut pas oublier que les questions à l’origine de la guerre civile trouvent leur origine dans les mesures prises après l’indépendance pour forger une identité nationale basée sur une seule ethnie, illustrée en particulier par l’adoption en 1956 du cingalais comme seule langue et par l’abolition en 1972 de l’interdiction de la discrimination à l’égard des minorités inscrite dans la Constitution. Le Sri Lanka est le seul pays, avec la Malaisie, à pratiquer une politique de discrimination positive en faveur de la communauté ethnique majoritaire.
En tant que président sortant, et bénéficiant du contrôle de l’appareil étatique et du soutien des médias, Rajapakse dispose d’un certain avantage dans cette élection. Mais une surprise reste possible, maintenant que l’opposition, jusqu’ici dispersée, s’est ralliée à Fonseka et qu’un parti tamoul modéré a également annoncé qu’il le soutenait.
Quel que soit le « héros » qui l’emporte, il faudra, pour construire une paix et une stabilité durables dans un Sri Lanka ravagé par la guerre, qu’il mette en œuvre un véritable processus de réconciliation nationale. L’avenir du pays en dépend.


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