Thursday, October 23, 2014
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La Turquie « forte »

JERUSALEM - L'envolée récente des actions militaires de la Turquie contre les Kurdes au Nord de l'Irak est une indication peu surprenante - mais pas totalement imprévisible - que la politique étrangère turque a subi un virage à 180 degrés en moins de deux ans. L'offensive turque est également une indication que ces modifications vont au-delà des tensions actuelles entre la Turquie et Israël, qui ne sont qu'une facette de tendances bien plus profondes.

Il y a à peine quelques années, après que l'Union Européenne a claqué la porte au nez de la Turquie (malgré quelques réformes militaires et pénales significatives par le gouvernement du Parti de la Justice et du Développement (AKP), la Turquie a réorienté sa politique loin de l'Europe vers ses plus proches voisins. L’approche « zéro conflit avec les voisins » du ministre des Affaires étrangères Ahmet Davutoğlu, a donné à cette réorientation son fondement stratégique et théorique.

En tournant une nouvelle page impressionnante,  la Turquie a tendu la main à l'Arménie. Elle a adouci sa position sur Chypre. Elle a essayé d'attirer l'Iran dans un dialogue positif avec l'Occident. Elle a convaincu la Syrie de régler le différend larvé entre les deux pays frontaliers, et, fleuron de ses succès, la Turquie a engagé des pourparlers de paix entre la Syrie et Israël sous médiation turque.

Pourtant, ces avancées politiques de bon voisinage n'ont pas fonctionné comme prévu. Le rapprochement avec l'Arménie est au point mort, aucun progrès significatif n'a été fait avec Chypre, en particulier après qu’un dirigeant moins accommodant a été élu dans la République turque de Chypre du Nord (une entité que la Turquie ne reconnaît pas), l'ouverture vers l'Iran n'a pas infléchi la position des mollahs sur le développement du nucléaire (et a rendu plus difficiles les relations avec les États-Unis), les pourparlers entre la Syrie et Israël ont échoué, la participation de la Turquie dans la flottille de 2010 à Gaza et la réponse brutale d'Israël à cette action, ont marqué la fin de plusieurs décennies de proche coopération israélo-turque.

Pour couronner le tout, le Président syrien Bachar al-Assad, apparemment le plus proche allié de la nouvelle Turquie, a émergé comme le tyran le plus oppressif et le plus sanglant de la région. Assad a passé la plus grande partie de cette année 2011 à tuer son propre peuple lors des manifestations pour la libéralisation et la réforme.

Malgré ces échecs, la stature stratégique de la Turquie n'a pas souffert, en partie parce que la diminution de l'engagement américain sous le Président Barack Obama a permis à la Turquie de remplir le vide du pouvoir qui a suivi dans la région. Le Printemps arabe, dont les résultats ne sont pas encore clairement déterminés, a considérablement affaibli le rôle de l'Égypte dans la politique de la région et rend possible pour le Premier ministre Recep Tayyip Erdoğan, un positionnement de la Turquie – et de lui-même – comme leader d'un bloc musulman et comme modèle de coexistence entre l'Islam et la démocratie. Last but not least, la victoire de l'AKP lors des dernières élections parlementaires a encouragé Erdoğan à embrasser des ambitions dignes d’un Poutine.

Tout cela a permis d’exposer l'ambivalence intégrée dans la politique « zéro conflit » de Davutoğlu. Alors qu’il était auparavant perçu comme pacifique et modéré, il s’est appuyé sur une vision dominante de la Turquie comme puissance régionale hégémonique – comme un arbitre des conflits, mais aussi dernièrement comme une autorité dote des ses propres visions sur les acteurs de moindre importance. Il est peut-être incorrect de qualifier le comportement de la Turquie de « néo-Ottoman », mais certains pays voisins, après avoir attendu un médiateur et un partenaire, peuvent maintenant se trouver devant un interlocuteur intimidant.

La politique de réorientation d’Erdoğan vis-à-vis d’Israël peut se comprendre comme une tentative non seulement pour surmonter les soupçons traditionnels des pays arabes à l’encontre de la Turquie compte tenu de son passé impérial, mais peut aussi représenter une alternative islamique plus modérée que l’Iran théocratique à l’imprévisible Président. Mais la menace d’Erdoğan de considérer l’utilisation de la marine turque comme escorte militaire de flottilles supplémentaires vers Gaza, frise déjà avec les bruits de bottes, tout comme le montre sa volonté déclarée de recourir à la force pour empêcher la prospection d’hydrocarbures de la République de Chypre sur son plateau continental. En effet, Erdoğan a promis une rupture diplomatique avec l'UE si Chypre adhère à la présidence tournante de l'Union en 2012.

Dans le même temps, des incursions violentes renouvelées au Nord de l'Irak, à la poursuite de guérilleros présumés, suggèrent un retour aux politiques radicales anti-Kurdes. Le retrait des troupes américaines d'Irak semble seulement avoir encouragé la volonté de la Turquie de créer un cordon sanitaire sur le côté Irakien de la frontière – et semble peut-être établir un contrepoids à l'influence de l'Iran sur un gouvernement chiite à Bagdad. Et alors que l'accord de la Turquie pour accueillir des installations de radars antimissiles de l'OTAN, et la récente saisie d'une cargaison d’armes sur un navire sous pavillon syrien, peuvent plaire à l'Occident, ici encore, ses politiques sont axées sur la puissance militaire « forte ».

De même, les récentes visites d’Erdoğan en Égypte, en Libye et en Tunisie ont fait ressortir l'ambivalence de la nouvelle revendication de la Turquie à une hégémonie régionale. Alors que la junte militaire précaire de l'Égypte félicite Erdoğan, de nombreux Égyptiens n’ont pas apprécié son intimidation verbale envers eux – et envers d’autres pays Arabes – consistant à les forcer à suivre la politique turque et à considérer la Turquie comme leur chef musulman. Un nouveau Sultanat ? Erdoğan en nouveau Saladin ?

La Turquie a un rôle décisif à jouer dans la région. Elle pourrait être un pont entre l'Occident et l'Orient, entre Islam et modernité, et entre Israël et les pays arabes. Mais elle court le risque de succomber à l'arrogance du pouvoir qui a corrompu et mis sur la touche de nombreux États forts dans le passé.

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