Tuesday, September 2, 2014
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Bonheur, argent et charité

L’argent fait-il le bonheur ? La plupart des gens pensent que oui. Il ressort pourtant des recherches menées au fil des ans que bonheur et niveau de vie ne sont liés que lorsque les revenus sont relativement faibles. Aux Etats-Unis, par exemple, les gens sont en moyenne plus aisés qu’en Nouvelle-Zélande, mais ils n’en sont pas plus heureux pour autant. Encore plus marquant, en Autriche, en France, au Japon et en Allemagne, les gens ne semblent pas beaucoup plus heureux que dans les pays très pauvres, comme le Brésil, la Colombie et les Philippines.

Comparer des pays de cultures différentes est délicat. Mais en tenant compte de la situation au sein même d’un pays, on constate des phénomènes similaires, excepté pour ce qui concerne les ménages aux revenus très faibles, c’est-à-dire de moins de 12.000 USD (9.400 EUR) par an, pour les Etats-Unis. Au-delà de ce seuil, l’augmentation des revenus ne change pas grand-chose au bonheur. Les Américains sont plus riches que dans les années cinquante, ils ne sont pourtant pas plus heureux. Ceux qui se situent actuellement dans la tranche moyenne de revenus – c’est-à-dire entre 50.000 et 90.000 USD (39.200 – 70.600 EUR) – sont tout aussi heureux que les ménages américains aisés dont le revenu excède 90.000 USD (70.600 EUR).

Les enquêtes menées sur le bonheur cherchent simplement à savoir si les gens sont satisfaits de leur vie. Nous ne pouvons nous fier à ces études, car ce genre de jugement global sur la « satisfaction de vie » ne nous dit pas si les gens apprécient réellement la façon dont se déroule leur vie.

Mon collègue de l’université de Princeton, Daniel Kahneman, en collaboration avec d’autres chercheurs, a tenté de mesurer le bien-être subjectif en interrogeant des personnes sur leurs humeurs à différents moments de la journée. Dans un article publié dans Science le 30 juin, leurs données confirment qu’il y a peu de corrélation entre revenus et bonheur. Au contraire, Kahneman et ses collègues ont constaté que ceux qui ont des revenus plus élevés se consacraient davantage à des activités qu’ils associent à la tension et au stress. Au lieu de prendre du temps pour les loisirs, ils le passent au travail et dans les trajets pour s’y rendre, et sont fréquemment d’humeur hostile, coléreuse, anxieuse et tendue.

Bien sûr, il n’y a rien de nouveau dans l’idée que l’argent n’achète pas le bonheur. Bon nombre de religions nous apprennent que l’attachement aux biens matériels ne rend pas heureux ; les Beatles nous aussi ont rappelé que l’amour ne s’achète pas. Même Adam Smith, selon qui nous ne devons pas notre dîner à la générosité du boucher, mais au propre intérêt de celui-ci, a qualifié les plaisirs que l’on imagine liés à la fortune de « tromperie » (qui, malgré tout, « entraîne et fait constamment bouger l’industrie de l’humanité »).

Il n’y a pourtant rien de paradoxal là-dedans. Pourquoi les gouvernements concentrent-ils tous leurs efforts sur l’augmentation du produit national par habitant ? Pourquoi sommes nous si nombreux à suer sang et eau pour avoir toujours plus d’argent, si ce n’est pas ça qui rend heureux ?

Cela s’explique peut-être par le fait que nous sommes tous, par nature, mus par un but. A l’origine, nous devions travailler dur pour nous nourrir, trouver un(e) partenaire et élever nos enfants. Pour les sociétés nomades, posséder ce qu’on ne pouvait transporter n’avait aucun sens. Dès lors que les hommes se sont installés et ont inventé l’argent, cette limite imposée à la possession de biens a disparu.

Jusqu’à un certain montant, le fait de capitaliser permet de se prémunir contre les périodes de disette. De nos jours, c’est devenu une fin en soi, un moyen d’évaluer le statut ou la réussite, un but sur lequel se rabattre lorsqu’on n’a rien d’autre à faire et que l’on veut éviter l’ennui. Gagner de l’argent donne l’impression de faire quelque chose d’utile, du moment qu’on ne réfléchit pas trop lorsqu’on est à l’œuvre.

Prenons l’exemple de l’investisseur américain, Warren Buffet. Durant cinquante ans, Buffet, aujourd’hui âgé de 75 ans, s’est efforcé d’amasser une fortune considérable. Selon le magasine Forbes, il serait la deuxième fortune mondiale, après Bill Gates, et le montant de ses biens s’élèverait à 42 milliards USD (33 milliards EUR). Son style de vie frugal prouve néanmoins qu’il n’apprécie pas particulièrement de dépenser de grosses sommes d’argent. Même avec des goûts plus luxueux, il aurait du mal à dilapider plus qu’une infime partie de ses richesses.

De ce point de vue, à partir du moment où Buffet a gagné ses quelques premiers millions dans les années soixante, ses efforts pour en gagner davantage peuvent sembler complètement inutiles. Cet homme richissime est-il victime de la « tromperie » décrite par Adam Smith, que Kahneman et ses collègues ont étudié plus en détail ?

Par le plus pur hasard, l’article de Kahneman a été publié la semaine où Buffet a annoncé le plus grand don philanthropique de l’histoire des Etats-Unis : 30 milliards USD (23, 6 milliards EUR) à la fondation Bill et Melinda, et 7 milliards (5,5 milliards EUR) à d’autres œuvres caritatives. Même en ajustant les dons d’Andrew Carnegie et de John D. Rockefeller sur l’inflation, celui de Buffet est plus important.

Il a d’un seul coup donné un sens à sa vie. Sa charité n’est pas motivée par la croyance qu’il en retirera un quelconque bénéfice après la mort, puisqu’il est agnostique. Mais alors, que nous enseigne la vie de Buffet sur la nature du bonheur ?

Très certainement que, comme le laissent à penser les recherches de Kahneman, la vie de Buffet aurait pu être davantage placée sous le signe des humeurs positives s’il avait, à un moment donné des années soixante, cessé de travailler, profité de ses gains et joué au bridge plus souvent. Toutefois, si tel avait été le cas, il n’aurait sûrement pas connu la satisfaction actuelle, à juste titre, de voir son dur labeur et ses compétences remarquables en matière d’investissement contribuer, par le biais de la fondation Gates, à soigner les maladies responsables de la mort et du handicap de milliards de personnes parmi les plus déshéritées. Buffet nous rappelle qu’être heureux, c’est bien plus qu’être de bonne humeur.

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