Saturday, November 1, 2014
0

Leçons grecques pour l’économie mondiale

CAMBRIDGE – Le plan d’aide de 140 milliards de dollars que le gouvernement grec a finalement obtenu de ses partenaires de l’Union Européenne et du Fonds Monétaire International lui donne donc le souffle nécessaire pour entreprendre la difficile tâche de remettre en ordre ses finances. Ce plan pourrait peut-être, ou pas, empêcher que l’Espagne et le Portugal ne se retrouvent dans une situation similaire, ou même ne se perdent éventuellement dans un défaut à la Grecque. Quel que soit la suite des évènements, la débâcle grecque aura clairement infligé un coquard à l’UE.

Finalement, la crise est encore une autre manifestation de ce que j’appelle « le trilemme politique de l’économie mondiale » : globalisation économique, démocratie politique et les États-nations sont mutuellement irréconciliables. Pas plus de deux axes ne peuvent agir concomitamment. La démocratie n’est compatible avec la souveraineté nationale que si la globalisation est bridée. Si nous encourageons la globalisation tout en conservant l’État-nation, nous devons alors saborder la démocratie. Et si nous voulons globalisation et démocratie, nous devons écarter l’État-nation et nous efforcer de renforcer la gouvernance internationale.

L’histoire de l’économie mondiale montre le trilemme à l’ouvre. La première période de globalisation, qui durât jusqu’en 1914, fut un succès tant que les politiques économiques et monétaires furent isolées des pressions politiques intérieures. Ces politiques pouvaient alors être totalement assujetties à la demande en étalon-or et à la libre circulation des capitaux. Mais dès que la franchise politique fut élargie, la classe ouvrière s’organisât, les politiques de masse devinrent la norme, les objectifs économiques nationaux entrèrent en conflit avec (et furent submergées par) les contraintes et les règlementations externes.

Le cas classique est celui de la Grande Bretagne lorsqu’elle décidât un rattachement à l’or pendant une courte période dans les années d’entre-deux guerre. La tentative de reconstituer le modèle de globalisation prévalant avant la première guerre mondiale s’est effondrée en 1931, lorsque la politique intérieure imposât au gouvernement britannique d’opter pour une reflation intérieure plutôt que pour l’étalon or.

Les architectes des accords de Bretton Woods n’avaient pas oublié cette leçon lorsqu’ils redessinèrent le système monétaire international en 1944. Ils avaient compris que les pays démocratiques auraient besoin d’espace pour entreprendre des politiques monétaires et budgétaires indépendantes. Ils n’ont donc envisagé qu’une globalisation ‘minime’, avec des flux de capitaux limités principalement à des prêts et des emprunts à long terme. John Maynard Keynes, qui rédigeât les règles avec Harry Dexter White, considérait que le contrôle de capitaux n’étaient pas un expédient temporaire mais une caractéristique permanente de l’économie globale.

Le système de Bretton Woods s’est effondré dans les années 70 en conséquence de l’incapacité, ou de la réticence – difficile de dire lequel des deux – des principaux gouvernements à gérer l’augmentation des flux de capitaux.

La troisième voie induite par le trilemme consiste à se défaire totalement du principe de souveraineté nationale. Dans ce cas, l’intégration économique peut s’associer à la démocratie par des unions politiques entre les états. La perte de souveraineté nationale est alors compensée par ‘l’internationalisation’ des politiques démocratiques. Une version internationale du fédéralisme, en quelque sorte.

Les Etats-Unis ont créé un marché national unifié dès que leur gouvernement fédéral a pu arracher suffisamment de contrôle politique des différents états. Un processus qui est loin d’avoir été en douceur, ainsi que l’a amplement démontré la guerre civile américaine.

Les difficultés de l’UE émanent du fait que la crise financière internationale a rattrapé l’Europe alors qu’elle n’était qu’à mi chemin d’un processus similaire. Les responsables Européens ont toujours été conscients qu’une union économique ne peut être viable que si elle s’appuie sur un axe politique. Même si certains, comme les Britanniques, ne souhaitaient accorder à l’Union qu’un pouvoir a minima, ce fut l’option d’une intégration économique associée simultanément à une intégration politique qui fut finalement retenue. Et pourtant, le projet politique de l’Europe est loin d’être aussi abouti que son intégration économique.

La Grèce a bénéficié de la monnaie commune, des marchés de capitaux unifiés et du libre échange avec les autres états membres. Mais elle n’a pas automatiquement accès à un bailleur européen de dernier ressort. Ces citoyens ne reçoivent pas d’indemnités chômage de Bruxelles comme par exemple les Californiens de la part de Washington lorsque la Californie traverse une période de récession. De la même manière, il n’est pas aussi simple pour les Grecs au chômage de déménager dans un pays européen plus prospère, compte tenu des barrières linguistiques et culturelles. De surcroit, les banques et les entreprises grecques perdent en crédibilité, de même que leur gouvernement, lorsque les marchés perçoivent ce dernier comme étant insolvable.

Les gouvernements français et allemand, pour leur part, n’ont pas vraiment leur mot à dire sur la politique budgétaire de la Grèce. Ils n’ont pas pu empêcher le gouvernement grec d’emprunter (indirectement) auprès de la Banque Centrale Européenne (BCE) aussi longtemps que les agences de notations ont jugé que la dette de la Grèce était solvable. Si la Grèce choisit de faire défaut, ils ne pourront pas faire valoir les créances de leurs banques auprès des emprunteurs grecs ou saisir les biens grecs. Ils ne peuvent pas non plus empêcher la Grèce de quitter la zone euro.

Tout cela signifie que la crise financière s’est avérée être bien plus profonde et sa résolution bien plus problématique que nécessaire. Avec une certaine réticence, les gouvernements français et allemand ont finalement mis au point un important programme de prêt, mais seulement après un délai considérable et avec l’appui du FMI. La BCE a rabaissé le seuil de solvabilité que les titres du gouvernement grec doivent respecter pour permettre à la Grèce de continuer à emprunter.

Le succès de ce sauvetage est loin d’être assuré compte tenu de l’ampleur de la contraction qu’il exige et l’hostilité qu’il a soulevé chez les travailleurs grecs. Au final, les politiques nationales prennent le dessus sur les bailleurs étrangers.

La crise a révélé les degrés d’exigence des pré-requis politiques de la globalisation. Cela démontre à quel point les institutions européennes doivent encore évoluer pour garantir un marché unique sain. Le choix devant lequel se retrouve l’Union Européenne est le même que dans d’autres parties du monde : soit relancer l’intégration politique soit relâcher la bride sur l’unification économique.

Avant la crise, l’Europe semblait être le meilleur candidat pour réaliser avec succès une transition vers la première solution, c’est-à-dire plus d’intégration politique. Son projet économique est désormais en miettes tandis que la direction politique à même de reconstruire son intégration politique se fait extrêmement discrète.

Au mieux, il pourrait se dire que l’Europe ne pourra pas attendre plus longtemps avant de faire le choix mis en lumière par la crise grecque. Si vous êtes optimiste, vous pourriez même conclure que l’Europe devrait donc au bout du compte en sortir renforcée.

Hide Comments Hide Comments Read Comments (0)

Please login or register to post a comment

Featured