Saturday, October 25, 2014
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Bonne chance au Nigeria

LAGOS – Les bombes qui ont explosé dans Abuja, la capitale fédérale nigériane, au moment où le pays célébrait le 50ème anniversaire de son indépendance plus tôt ce mois-ci, constituent un inquiétant présage du paysage politique sans précédent dans lequel le pays s’aventure aujourd’hui.

La mort du président nigérian Umaru Yar’Adua en mai dernier a mis fin à l’accord tacite d’alternance politique entre les musulmans du Nord et leurs homologues du Sud, majoritairement chrétiens, conclu entre les membres du Parti Démocratique du Peuple (PDP) au pouvoir. Le vice-président de Yar’Adua, Goodluck Jonathan, originaire de la riche région pétrolifère du delta du Niger au sud du pays, a surmonté les résistances des membres du cabinet du président décédé et a donc investi comme successeur de Yar’Adua, ainsi que le stipulait la constitution. En septembre, il annonçait aux Nigérians son intention de se présenter pour un autre mandat présidentiel en 2011.

L’annonce du président Jonathan a déclenché d’intenses protestations chez ses rivaux du Nord, y compris de la part d’Ibrahim Babangida, un ancien dictateur militaire qui lui a rappelé qu’Olusegun Obasanjo, originaire du Sud, avait présidé de 1999, au terme de la dictature militaire, à 2007, avec le soutien des régions du Nord. Yar’Adua n’avait effectué que trois ans sur les quatre que compte le mandat présidentiel au moment de son décès, et il était attendu que tous les Nigérians du sud, y compris Jonathan, s’uniraient derrière un prétendant originaire du Nord pour les élections générales de l’année prochaine.

Mais le ressentiment entrainé par la domination politique nationale des nordistes est profondément ancré dans le sud, particulièrement dans le delta du Niger, où 50 années de production pétrolière incontrôlée a entrainé la pollution des terres agricoles et une pauvreté croissante. Les groupes ethniques minoritaires qui habitent dans cette région se plaignent que le système actuel d’attribution des revenus, qui accorde aux régions productrices seulement 13% des revenus du pétrole, est parfaitement injuste et constitue une compensation insuffisante au regard des dommages écologiques qu’ils subissent.

En Janvier 2006, le Mouvement pour l’Emancipation du Delta du Niger (MEND), une organisation violente menée par la jeunesse du delta en colère, avait attaqué les installations pétrolières et les soldats chargés de les surveiller. MEND et d’autres groupes locaux exigent que le pays revienne à un « vrai fédéralisme » dans l’esprit de 1960, et que 50% des revenus pétroliers soient reversés aux habitants de la région. Ken Saro-Wiwa, écrivain et fondateur du Mouvement pour la Survie du Peuple Ogoni (MOSOP), un mouvement de terrain d’Ogoniland, avait aussi réclamé la même chose, avant d’être pendu par la junte du général Sani Abacha en 1995.

D’éminentes voix dans la région se sont clairement élevées en faveur de Jonathan et l’ont prié d’ignorer les hommes politiques du nord qui insistent pour que le pouvoir d’alternance du PDP soit respecté. Les dirigeants politiques de la région du Delta insistent sur le fait que c’est au tour des minorités de gouverner le pays en 2011, dans la mesure où ils ont été constamment ignorés et évincés par les groupes ethniques plus importants depuis la fin de l’ère coloniale en 1960.

Il est difficile de dire si Goodluck Jonathan sera capable de traduire ce soutien sectoriel en votes suffisants lors des primaires du parti et au delà pour préserver la présidence. Il a l’avantage de pouvoir profiter d’un énorme trésor de guerre dans la mesure où les dirigeants nigérians ont toujours fait ce qu’ils voulaient du trésor public du pays.

Mais le général Babangida non plus n’est pas en reste dans ce domaine. Et les puissants dirigeants du PDP, qui contrôlent 28 des 36 Etats du pays, considèrent Jonathan comme un arriviste sorti de nulle part pour devenir président.

Les pouvoirs de la présidence nigériane sont étendus et l’entourage de Jonathan a laissé entendre en plusieurs occasions qu’ils les déploieront pour obliger les gouverneurs, y compris ceux du Nord, à rentrer dans le rang. Les responsables nordistes du PDP, se tournant déjà vers les Primaires, pressent les nombreux prétendants à la présidentielle, y compris Babangida, pour qu’ils se décident à désigner celui qui se mesurera à Jonathan. Ils menacent de basculer le vote du Nord vers un autre parti s’ils devaient perdre le ticket du PDP.

Ceci pourrait avoir de lourdes conséquences pour le PDP et le pays. Le PDP, au pouvoir depuis 1999 et la fin de la dictature militaire, est largement impopulaire. La corruption est généralisée et les hommes politiques ont été incapables d’apporter la prospérité et les mesures sociales attendues par les Nigérians après le retour de la démocratie. En effet, le PDP n’a réussi à garder le pouvoir qu’en truquant les élections successives, surtout celle de 2007, lorsque Obassanjo, sortant, avait imposé Yar’Adua à la hiérarchie du parti.

L’opposition, dont les ressources sont assez faibles, pourrait tirer parti d’une division au sein du PDP en cas d’éclatement de région Nord. Nuhu Ribadu, l’ancien directeur respecté de la Commission des crimes financiers et économiques, a annoncé son intention de se présenter à l’élection en tant que candidat pour l’un des partis d’opposition.

Musulman du Nord, Ribadu a le soutien de la jeunesse et des démocrates du pays. Ces derniers reprennent confiance dans le processus politique suite à la récente nomination d’un universitaire franc et direct à la tête de la Commission électorale. Muhammadu Buhari, que Babangida avait remplacé comme chef d’état major des armées en 1985, devrait aussi se présenter comme candidat pour le Congrès pour le Changement Progressif.

Il est aussi possible que les dirigeants historiques nordistes du PDP, habitués à des petits arrangements en coulisse avec leurs homologues du Sud, fassent sécession pour finalement soutenir Ribadu l’année prochaine. Buhari, un homme politique ascétique et populaire auprès des plus pauvres de la région, est aussi considéré par les conservateurs Nordistes avec un certain embarras.

Même s’ils surmontent leur réserve et soutiennent Ribadu ou Buhari, et que l’un des deux gagne les suffrages devant Joanathan, la colère de la jeunesse du delta pourrait s’exprimer en représailles par des attaques sur les ouvriers des implantations pétrolières, afin d’en perturber la production. D’autres régions – le centre du Nigeria, où les tensions ethniques sont constantes, et l’extrême Nord, domaine de Boko Haram, une secte musulmane – pourraient être aspirées dans une spirale de violence liée aux élections.

Compte tenu du marasme du secteur industriel du fait de perpétuelles coupures d’électricité, d’un chômage explosif et du cynisme des politiciens qui maintenant leurs partisans appauvris dans une effervescence conflictuelle ethnique et religieuse, les élections nigérianes de 2011 devraient être une véritable tempête. Le Nigéria est toujours parvenu à survivre à tous les orages politiques passés. En sera-t-il encore capable ?

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