Monday, November 24, 2014
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Adieu à la « mondialisation »

FLORENCE – L’emploi du terme « mondialisation » s’est généralisé à partir des années 1990, pour atteindre un pic de popularité en 2000 et 2001. Le mot « mondialisation » apparaît par exemple plus de 3500 fois dans les colonnes du journal Le Monde en 2001. Mais ce chiffre décline ensuite régulièrement et en 2006 déjà, sa fréquence d’apparition a baissé de plus de 80 pour cent. Depuis l’émergence de la crise financière en 2007, son utilisation par les principaux quotidiens comme le New York Times et le Financial Times devient encore moins répandue. La mondialisation est en perte de vitesse.

Une brève histoire de ce concept, et une comparaison avec un autre terme ayant également perdu de son intérêt en raison d’un usage abusif, contribuent à expliquer ce processus.

Les deux plus importantes innovations conceptuelles du XXe siècle, le totalitarisme et la mondialisation, sont d’origine italienne. Le premier terme définit le milieu tumultueux de ce siècle, le deuxième sa fin indolore. Le totalitarisme s’est finalement désintégré en 1989, et la mondialisation a pris le dessus.

Les deux mots ont pour objectif premier de critiquer, de saper et de subvertir les tendances politiques qu’ils décrivent. Mais tous deux ont fini par être utilisés aussi fréquemment et avec autant d’enthousiasme par les partisans de chacune de ces tendances.

Le concept de totalitarisme est né en 1923 sous la plume de l’écrivain de gauche Giovanni Amendola pour critiquer ou parodier les prétentions mégalomaniaques du nouveau régime de Benito Mussolini. En l’espace de quelques années, il était toutefois devenu le terme par lequel se qualifiait fièrement le fascisme italien, et était adopté par le ministre de l’Éducation nationale du régime Mussolini, Giovanni Gentile. Celui-ci devint par la suite le philosophe officiel du fascisme et rédigea anonymement une grande partie de  la Doctrine du fascisme pour Benito Mussolini.

Que ce soit dans sa connotation péjorative ou laudative, le mot totalitarisme avait pour ambition de décrire un mouvement englobant tous les aspects de la vie, dans le cadre d’une philosophie qui se voulait cohérente aux plans politique, économique et social. Les fascistes aimaient à se penser comme étant omniscients et tout-puissants.

Peu connaissent aujourd’hui l’origine du mot « mondialisation ». Comme première référence à son usage actuel, le dictionnaire anglais Oxford (OED) cite un article universitaire de 1972. Il était déjà utilisé auparavant, mais avec un sens quelque peu différent. Il était avant tout un terme de la langue diplomatique évoquant les liens entre des domaines disparates (par exemple, dans le cas de négociations simultanées sur des questions financières et de sécurité).

L’OED ne retient pas l’étymologie non anglophone du terme, qui trouve son origine dans la terminologie inventive du radicalisme étudiant de l’Europe continentale. En 1970, le périodique italien de gauche  Sinistra Proletaria publiait un article intitulé « Le processus de mondialisation de la société capitaliste » décrivant le fonctionnement de la société IBM, une « organisation qui se présente comme une totalité, qui contrôle toutes ses activités avec le profit comme objectif et qui ‘mondialise’ toutes les activités du processus de production ». Selon cet article, puisque la société IBM produit dans 14 pays et vend ses produits dans 109 pays, « elle contient en elle-même la mondialisation (mondializzazione) de l’impérialisme capitaliste ». Cette obscure publication de gauche contient la première référence connue à la mondialisation dans son sens contemporain.

Depuis lors, ce terme a connu des hauts et des bas. Il est devenu de plus en plus à la mode dans les années 1990, mais principalement dans un sens péjoratif. A la fin des années 1990 et au début des années 2000, les manifestations contre la mondialisation ciblaient l’Organisation mondiale du commerce, la Fonds monétaire international, le Forum économique mondial et McDonald’s. A cette époque, la mondialisation était perçue comme l’exploitation des pauvres du monde par une élite ploutocrate et technocrate – un point de vue analogue à celui des gauchistes italiens des années 1960.

Mais à partir des années 2000, le sens du terme mondialisation commence à changer et prend une connotation semi positive, en grande partie parce qu’il semblait que les grands gagnants de cette transformation seraient plusieurs pays émergents en plein essor. En effet, des pays auparavant décrits comme « sous-développés » ou appartenant au « Tiers-Monde » étaient en train de devenir des superpuissances mondiales. Certaines des voix les plus critiques commencèrent en outre à voir les liens d’interdépendance liés à la mondialisation comme une manière de résoudre des problèmes globaux tels que le changement climatique, les crises économiques et la pauvreté.

Les historiens ont également entrepris de replacer la mondialisation dans son contexte. Elle n’est plus seulement perçue comme l’histoire d’une intégration voulue par les marchés de capitaux pendant les dernières vingt années du XXe siècle, ou même comme la première vague de mondialisation du XIXe siècle, lorsque l’étalon or et le télégramme transatlantique avaient semblé unifier le monde. Aujourd’hui, la perspective historique de la mondialisation est bien plus large et profonde et remonte à l’empire romain et à la dynastie Song et renvoie à une mondialisation de l’espèce humaine à partir de racines africaines communes.

Les termes que nous utilisons pour décrire des processus et phénomènes politiques et sociaux complexes sont parfois étrangement ambigus. Certains concepts ayant une vocation critique prennent rapidement un sens inverse et deviennent élogieux.

En 2011, la rhétorique anti mondialisation a pour ainsi dire disparu, et la mondialisation n’est plus pensée comme une évolution qu’il faut combattre ou dont il faille se réjouir, mais comme une caractéristique fondamentale de l’histoire humaine, au cours de laquelle des géographies et des thématiques disparates se sont associées de manière inextricable. La mondialisation a en somme perdu de son mordant polémique, et ce faisant, son attrait en tant que concept s’est émoussé.

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    1. CommentedScott Wolfel

      It seems the Neo-Marxists use of it as part of the Neo-Imperialist rhetoric have also fallen out of favor as emerging markets have rapidly developed based on integration in global supply chains and markets. The term third world has also fallen into the dustbin of history.

      It seems now that globalization may be making something of a comeback on the left in blaming developing countries, particularly China, for the decline of working class jobs in the developed world. While the term wasn't directly used, this was a major sub-theme of President Obama's re-election campaign, painting Mitt Romney as the Darth Vader of this process. (ie: "outsourcing" and "offshoring," etc.)

      Since free trade and globalization took on positive conotations with the Neo-Liberal resurgence going back to Reagan and Thatcher, it's difficult to flip the charge, but this is one of the underlying sub-themes on the left since the financial crisis. Another leg down and xenophobia and autarky could again raise its ugly head with globalization and the "other" being the cause of our problems. The ingredients are already there with the rise of terms like "corporatism" and the blaming of greedy capitalists on the far left. The worm doesn't need to turn much further to revert to the Neo-Imperialist playbook, perhaps in reverse.

      As noted, it is the polemical use of the terms as part of a political economic ideology that tends to give them their charge as coda, or memes, for extremist ideologies of left and right. While globalization may be dorment for now, a whole range of polemics and coda have emerged since the financial crisis as a basis of the rhetoric and ideology of scapegoating and blame.

      5 years into the financial crisis, core coalitions of both left and right remain under pressure from ideological extremists of their flanks who are grasping for, and using, the emotionally charged rhetoric and ideology of scapegoating and blame to unify their bases and define the "enemy." Perhaps globalization has fallen out of favor because it doesn't personify the "enemy" like "1%ers" and "greedy capitalists," but the sentiment is surely there in the shadows as these antagonists exported "our" jobs to China. As the crisis/anemic "recovery" drags on, or if there is another leg down, this rhetoric and the polemics will become more vociferous and globalization in its original sense is waiting on the shelf as an explanation of the cultural hegemony of the plutocrats first outlined by Italian MarxistAntonio Gramsci in his "Prison Notebooks."

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