Sunday, April 20, 2014
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Évolution technologique et défi de l’emploi

MILAN – Les nouvelles technologies de toutes sortes, accompagnées par la mondialisation, affectent de manière puissante toute la gamme de possibilités d’emploi pour les individus dans les pays développés comme dans les pays en voie de développement – et cela à différents niveaux d’instruction. Les innovations technologiques réduisent non seulement le nombre d’emplois courants, mais elles provoquent également un certain nombre de changements dans les chaînes d’approvisionnement et les réseaux mondiaux, qui entraînent la délocalisation de ces emplois – et de plus en plus des emplois plus spécialisés, quels que soient les niveaux de qualification – dans le secteur des biens échangeables de nombreuses économies.

Ainsi, comment les décideurs politiques devraient-ils faire face aux défis nouveaux et difficiles en matière d’emploi (et appréhender d’un autre côté la question de la répartition des revenus et des richesses), particulièrement dans les économies développées ? Plusieurs études récentes nous ont appris des choses intéressantes quant à la manière dont l’évolution de la structure économique affecte l’emploi.

Le secteur des biens échangeables dans les économies développées n’a généré ces vingt dernières années aucune véritable augmentation nette du nombre d’emplois, tandis que les emplois qu’il a créés se sont concentrés en faveur des catégories à revenu supérieur et à instruction supérieure, le nombre d’emplois diminuant pour les catégories de personnes à faibles et moyens niveaux de revenu et d’instruction. La croissance des emplois dans le secteur des services haut de gamme s’accompagne d’une contraction dans les composantes à fort taux d’emploi des chaînes logistiques de fabrication.

Jusqu’à la crise de 2008, la croissance du nombre d’emplois à faible et moyen revenu s’observait uniquement dans le secteur des biens non échangeables de l’économie, qui représente à peu près les deux tiers de la production et de l’emploi des pays développés. Ici, le revenu et la valeur ajoutée par employé ont en majorité stagné. La technologie a beau être susceptible de faire disparaître un certain nombre d’emplois, ce n’est pas le cas de la concurrence mondiale ; et la croissance de la demande domestique, peu viable car alimentée par la dette, a contribué à retarder les déficits actuels en matière d’emploi.

En conséquence, les économies développées ont vu sacrifier à un rythme effréné les emplois courants, tout en créant des emplois plus spécialisés (par exemple, ceux qui ne peuvent pas encore être remplacés ou réduits en nombre par les machines et autres systèmes informatiques en réseau). Ceci a contribué à une hausse spectaculaire du rendement des compétences qualifiées et de haut niveau, la part de revenus totale perçue par les détenteurs de capital et les cadres supérieurs ayant augmenté depuis plus de vingt ans dans les pays développés.

Ainsi, au sein des pays développés, croissance et emploi ont tendance à diverger. Le moteur clé de cette tendance – à savoir la technologie – joue des rôles multiples. Le remplacement des emplois manuels courants par les machines et autres robots constitue une évolution puissante, continue et sans doute de plus en plus rapide des secteurs de la fabrication et de la logistique, tandis que les réseaux informatiques remplacent les emplois de bureau courants dans le traitement de l’information.

Tout ceci a trait en partie à une automatisation pure et simple. La désintermédiation – c’est-à-dire l’élimination des intermédiaires dans les domaines de la banque, de la distribution en ligne ou encore de nombreux services gouvernementaux, pour ne citer que quelques-uns des secteurs affectés – en constitue une autre composante importante.

Mais l’impact de la technologie ne s’arrête pas là. La même catégorie de technologies de l’information qui automatisent, suppriment les intermédiaires, et réduisent les coûts liés à l’éloignement contribue également à la construction de chaînes logistiques et de réseaux mondiaux de plus en plus complexes et géographiquement divers.

Les chaînes logistiques mondiales – constamment changeantes, en raison de l’augmentation des revenus dans les pays en voie de développement, ainsi que du déplacement de l’avantage comparatif – localisent les activités productives là où les ressources humaines et autres rendent ces mêmes activités compétitives. Comptent parmi les maillons de ces chaînes non seulement les produits intermédiaires et l’assemblage, mais également un ensemble croissant de services – recherche et développement, conception, maintenance et assistance, service client, processus opérationnels, etc. – à mesure de la baisse des coûts de transaction, de coordination et de communication.

Le résultat de cela n’est autre que ce que l’on a coutume d’appeler l’ « atomisation » des chaînes d’approvisionnement mondiales : des subdivisions de plus en plus réduites s’avèrent réalisables, plus efficaces, et instaurables quasiment partout. La proximité revêt néanmoins toujours une importance en termes de coûts liés au transport et à la logistique. Cependant, les pays en développement représentant les nouveaux marchés les plus étendus et concentrant la majeure partie de la croissance de la demande mondiale, la logique conduisant l’atomisation est vouée à prévaloir de plus en plus sur la proximité.

La décomposition manifeste actuelle des chaînes d’approvisionnement, des réseaux et des services mondiaux emporte deux conséquences liées. Tout d’abord, le pan des biens échangeables de l’économie mondiale – où la concurrence en matière d’activité économique et d’emploi est directe – devient une composante de plus en plus importante de l’ensemble ; il en va de même dans les économies prises individuellement. Deuxièmement, les parties des chaînes d’approvisionnement mondiales qui ne s’avéraient pas compétitives ne sont plus protégées par leur proximité auprès de celles qui l’étaient. Cette adjacence n’est désormais plus une condition requise.

Ces dynamiques et les défis qui s’y rattachent ne sont pas l’apanage des pays développés. Au cours de la prochaine décennie, par exemple, la Chine remplacera la plupart de ses emplois d’assemblage nécessitant une forte main d’œuvre par des emplois à plus forte valeur ajoutée dans les domaines de la fabrication et des services, et cela non seulement dans le secteur des biens échangeables, mais également – et de manière encore plus nette – dans le secteur rapidement croissant des biens non échangeables de son économie. L’ampleur croissante ainsi que la diminution des coûts de l’automatisation et de la fabrication additive pourraient bien affecter les fonctions à forte main d’œuvre sur le plan mondial, y compris dans les pays en phase précoce de développement.

L’un des facteurs clés d’adaptation à ces forces n’est autre que l’investissement. Que ce soit pour les individus, les entreprises, les institutions de l’éducation, ou encore les gouvernements des pays développés, un investissement élargi, élevé et efficace s’avère indispensable dans les domaines de l’éducation et de la formation. La résorption des larges écarts d’informations quant à la recherche des talents permettrait également d’accroître l’efficacité de ces investissements.

Une remise à niveau générale du capital humain permettra d’améliorer la répartition des revenus de manière à la fois directe et indirecte (en réduisant le volume de l’offre de travailleurs peu qualifiés par rapport à la demande). Elle contribuera également (en partie) à atténuer une concentration des richesses due à une répartition extrêmement inégale des revenus.

Du côté des biens échangeables, la compétitivité dépend non seulement du capital humain, mais également de tout un ensemble d’autres facteurs : infrastructure, régimes fiscaux, efficacité réglementaire, incertitude liée aux politiques, ou encore coûts liés à l’énergie et à la santé.

Rien ne saurait garantir que le fait d’entreprendre les démarches appropriées dans ces domaines puisse permettre de surmonter intégralement les défis auxquels se heurtent les États et les individus en matière d’emploi, bien que toute démarche en ce sens y contribue. En réalité, il est possible que nous entrions dans une période au cours de laquelle des adaptations majeures quant aux modèles de l’emploi, à la semaine de travail, au contrat de travail, au salaire minimum, ainsi qu’à la délivrance des services publics essentiels seront nécessaires pour maintenir la cohésion sociale et préserver les valeurs fondamentales d’équité et de mobilité intergénérationnelle.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

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  1. CommentedLuke Lea

    I hope Prof. Spence will get a little further out front on the need for new statutory limits on the length of the work day to compensate for the fall in the demand for labor due to automation and new labor-saving technologies.

    The eight-hour day and five-day work week were a successful response to similar technological advances a century ago.

  2. CommentedFrederic Mari

    I've actually written on the same subject - I'll be bold and post the link here: http://theredbanker.blogspot.com/2013/01/robots-labour-and-sciences-fiction.html

    but, basically, I think Mr. Spence is particularly right when he says: "In fact, it is possible that we are entering a period in which major adaptations in employment models, work weeks, contract labor, minimum wages, and the delivery of essential public services will be needed in order to maintain social cohesion"

  3. CommentedJ St. Clair

    there will always be people behind the curve......the key question is if there is going to be permanent losses of jobs...everyone needs to be devising a plan for the non-employed...the non-employed remain breathing and still need a place to live, etc. ALL without every having money

  4. CommentedJose Domingues Costa

    Good article. In my view, the unemployment in the more developed world is bound to keep increasing due to three major reasons:
    - Since WWII there hasn't been any war that decimated the population, crating labour shortages, or the stock of physical capital so as to require major reconstruction;
    - The improvements in automation technologies first felt in agriculture, and then in manufacturing are now going to reduce the total need for labour in the service sector 8which accounts for most of the employment);
    - The cost reduction in transport, communication and information sharing is eliminating a major "frictional cost" that required that many goods and services had to be produced close to where they were provided, therefore more and more types of goods and services can be outsourced to where costs (and in some respects, standards) are lower;

    I think the job problem can only be overcome by the development of a wellbeing economy, one where a big chunk of the work is caring for and entertaining other people. This would mean more nurses for older people, more coaches/referees in sports, more music/dance/culinary teachers, more designers of gardeners, interiors etc etc etc

    To open the way for such economy, there are two major requisites: more free time - down with the 40, 50 and 60 hour workweeks - and more sharing of the wealth produced, so these services are affordable by most of the population.

  5. CommentedProcyon Mukherjee

    I find it particularly interesting that the same genre of people from the community of thinkers, economists, et al, congratulate the progress of technology that leads companies to improve productivity and make inroads into new products and services that were not possible before, while ignoring the disruptive impact it could have on net job growth; good to see that in Michael Spence’s article we have both sides of the story. The incentives that society provides for economic growth to happen, also includes the same for job growth, but the correlation is not uniformly visible. For Japan, where job growth has stopped virtually now, we see a strong correlation with the equity markets, but in U.S. for example we have seen a relatively weak one. The import of manufacturing jobs in U.S. which is so very acute, while the export of the same from Japan, are two sides of the extreme; perhaps we could have had a more balanced approach through a mediation process that allowed the right incentives through tariffs, may be two decades back.

  6. CommentedDennis Argall

    A significant element of the non-tradable in developed places (for this purpose, places - including some parts of rapidly developing countries - without extended family traditional support systems) is provision of community care for aged or disabled and housing and other services for disadvantaged. This becomes the major growth industry, major source of new employment in some areas of industrial decline and/or ageing population, but curiously statistical systems are resistant to inclusion of such industry in 'industry development' and the sector gets excluded from 'industry' discussion, leaving it fatally in the path of the hooting trains of politics and the supertankers of central bureaucracies.

    Disintermediation is a factor impacting on community services as powerful bureaucracies firstly express preferences for minimising interaction with larger numbers of service provider organisation and secondly impose centralised call-centre culture on crisis as well as other services, to the obliteration of local skills and knowledge in many places. (parenthesical detail: consider the mental health crisis worker attending to the voice of the known local client on phone saying "I've got a knife" compared with the same worker making copious notes on a computer for a far away call centre worker to hear the same "I've got a knife" without knowing the modulations of that voice, the home circumstance of that voice, etc, while trying to read unfamiliar case notes.)

    Centrist bureaucratic pressure is contrary to the wisdom of 'atomisation' of services. It ought to be self-evident that efficiencies will arise with increased skills in local workforces in the community sector and in local management (rather than wage suppression and centralised management), and in the incorporation of 'implicit knowledge' (understanding the local and the client) into the process.

    I think Michael Spence's propositions are very relevant in this sector, would like to see more discussion from economists of the sector in such terms. How to do that without ideological and political bias is a big question. A first step is to see the sector as an industry and part of the economy of considerable importance to quality of life, especially in countries and circumstance of decline or absence of traditional social support systems.


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