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Effondrement du mur de Berlin arabe

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2003-11-14

Dix millions d'Arabes ont assisté à l'effondrement de Saddam Hussein au printemps dernier et ont vu dans sa chute des reflets de leur propre situation. A juste titre, car la période de transition que connaît actuellement l'Irak est susceptible de marquer le début de l'effondrement du « mur arabe », la barrière invisible de l'autoritarisme et de la rigidité qui isole la région aussi sûrement que le mur de Berlin a jadis divisé l'Europe en deux.

Etant donné le profond malaise qui frappe le Moyen-Orient, le statut quo arabe actuel ne résistera pas longtemps. Mais par quoi sera-t-il remplacé ? Il existe trois sombres alternatives : une anarchie du type de celle qui a permis à Oussama ben Laden de s'étendre en Afghanistan, des guerres civiles du type de celles qui ont ravagé l'Algérie et le Soudan, ou un nouvel autoritarisme à la Saddam.

Pour réaliser l'un de ces scénarios, le monde n'a rien d'autre à faire qu'attendre et regarder le statut quo actuel dépérir et sombrer dans le chaos. Mais il existe une alternative positive : des réformes débouchant sur l'institution d'une loi, de droits individuels, d'une société civile plus solide et d'une démocratisation dans l'ensemble du monde arabe.

Le monde arabe a connu une relative stabilité au cours des deux dernières décennies. Les assassinats, les coups d'Etat et les mouvements sociaux qui ont dominé la région entre 1945 et 1990 ont quasiment disparu, les deux seules exceptions majeures étant l'invasion irakienne du Koweït et le conflit israélo-palestinien.

Cependant, cette stabilité relative n'a servi qu'à engendrer des gouvernements improductifs, une croissance négative, la montée de l'Islam radical et une répression encore plus marquée. Une telle inertie engendre le désespoir et un désir nihiliste ardent pour la violence. Comme me l'a dit un jeune Arabe lorsqu'il parlait de son pays natal : « Le pays n'investit jamais dans les jeunes, nous n'avons pas notre place, nous ne sommes pas désirés. Je pourrais facilement brûler ce lieu et m'en aller sans regret ».

Comment le Moyen-Orient peut-il arrêter sa chute ? Les Musulmans ont essayé la majorité des fondements politiques modernes : le socialisme (l'Algérie, l'Egypte, l'Irak, la Libye, la Syrie et le Yémen), le communisme (le Yémen du Sud), le capitalisme d'Etat associé à la monarchie (les états du Golfe, la Jordanie et le Maroc). Ils ont même expérimenté les idéologies nationales (le nassérisme, le ba'athisme et le khomeynisme). La seule idéologie qu'ils n'ont pas encore tentée dans la région est la démocratie capitaliste libérale.

Les Koweïtiens, avec les autres états royaux de la région (le Bahreïn, le Qatar, Oman et les EAU), feraient mieux d'adopter une approche libérale, étant donné la nature déjà tolérante de leurs rois et de leurs émirs. L'appel lancé, avant l'invasion américaine, par le cheikh Zayed ben Sultan Al Nahayan des EAU en faveur de la démission de Saddam Hussein suggère qu'au moins certains dirigeants arabes sont disposés à accueillir des changements de grande envergure dans leur région.

Par opposition, une réforme viable en Arabie Saoudite est confrontée à des défis bien plus grands. La famille royale al-Saud n'a pas réussi à soutenir les Etats-Unis en Irak en raison de problèmes intérieurs. Les lois religieuses et leur caractère (qui jouent un rôle majeur dans la légitimité du régime) sapent les forces libérales et un grand nombre de Saoudiens craignent que les pressions exercées sur la réforme religieuse et politique entraînent l'explosion du régime. Mais la réponse sérieuse apportée par les dirigeants saoudiens à l'attaque menée sur des civils à Riyadh en mai 2003 laisse espérer que la famille al-Saud pourra un jour considérer la réforme comme son unique chance de survie.

En Jordanie, la réforme nécessitera le rééquilibrage de la structure sociale du pays et les Palestino Jordaniens devront jouir d'une liberté plus grande pour contribuer de manière significative aux décisions politiques de leur pays. Mais les Palestino Jordaniens devront d'abord décider en toute conscience d'accepter la Jordanie comme leur patrie.

Les états séculaires du Moyen-Orient sont confrontés à des problèmes différents. Le rôle jadis prééminent de l'Egypte dans le monde arabe s'est évanoui tandis que l'influence s'est déplacée vers le Qatar, les EAU, voire même la Syrie, et maintenant potentiellement vers un Irak démocratique. L'Egypte peut récupérer son emprise sur le monde arabe uniquement si elle guide la région dans sa quête de renaissance culturelle, de libéralisme, de démocratie, de réforme de l'éducation et de développement économique.

L'histoire de l'Egypte semble pencher en faveur de ce rôle. La monarchie égyptienne a été renversée en 1952 sans violence et pendant 250 ans, l'Egypte s'est montrée capable de produire des tendances politiques à la fois radicales et réformistes. En effet, le destin de la réforme en Egypte impliquera d'une façon ou d'une autre la disparition ou le renouveau du monde arabe.

La Syrie a profité directement du commerce avec l'Irak et de frais de transport du pétrole avantageux, tandis que la chute de Saddam a attiré l'attention sur des sujets que le régime préfère dissimuler : le rôle joué par la Syrie au Liban, son soutien à l'Hezbollah et à certaines organisations palestiniennes, le règne d'un parti unique et les violations des droits de l'homme.

Surtout, la Syrie souhaite éviter le programme de réformes américain et conserver son statut quo national. Le régime espère ainsi que l'Irak s'enlisera, obligeant les Etats-Unis à demander l'aide de la Syrie. Mais si Bashir Assad souhaite éviter que la Syrie s'enfonce davantage dans la pauvreté et l'inutilité, il doit instaurer une libéralisation politique, culturelle et économique. Assad a la capacité de prendre des mesures courageuses, mais il est contraint par l'ordre établi dont il a hérité (et qui l'a façonné).

Pour les régimes monarchiques du Moyen-Orient, et les régimes séculaires tels que celui d'Assad, la réforme n'est pas nécessairement synonyme d'autodestruction. Comme l'ont montré le Mexique et l'Europe postcommuniste, des élites adroites peuvent se réinventer tout en changeant leur système politique. L'Iran ne peut toutefois pas se permettre ce luxe.

Les Iraniens aspirent à la réforme et ce désir se reflète dans les deux victoires électorales écrasantes du président Khatami. Mais la résistance acharnée des mollahs au pouvoir à tout changement, même le plus infime, suggère qu'ils sont tout à fait conscients que des réformes importantes mettront leur règne en danger. Pourtant, la réforme n'a jamais été aussi près d'aboutir car l'immense population jeune l'exige. Aucun pays arabe n'a jamais donné naissance à des mouvements sociaux et culturels si puissants visant à promouvoir le changement.

Mais la réforme intérieure n'est que la première étape de la bataille. La deuxième et dernière étape consiste à instaurer la paix entre Palestiniens et Israéliens. La réforme ne peut pas être passée au beau milieu d'un conflit qui favorise les extrémistes et la haine. Tous les murs qui empêchent la région de s'intégrer à la communauté moderne mondiale doivent être renversés.

Shafeeq Ghabra enseigne les sciences politiques et dirige l'Université américaine du Koweït.

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