Tuesday, October 21, 2014
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La politique de l’identité française

Une des grandes surprises de la campagne présidentielle en France est l’irruption du thème de l’« identité nationale » comme enjeu central du débat politique. Cette place avait été occupée en 1995 par l’emploi et la fracture sociale, et en 2002 par la question de la sécurité. Mais cette fois, les trois grands candidats – Nicolas Sarkozy, Ségolène Royal et François Bayrou – ont donné un tour nouveau à la campagne.

Par exemple, Nicolas Sarkozy propose de créer « un ministère de l’immigration et de l’identité nationale ». De même, tout en veillant bien à distinguer entre nation et nationalisme, Ségolène Royal, en rupture avec l’attachement du parti socialiste à l’Internationale , fait l’apologie de La Marseillaise et propose que chacun pare son domicile d’un drapeau tricolore le jour de la Fête nationale. De son côté, François Bayrou critique « l’obsession nationaliste » de ses concurrents, mais envisage de remettre en cause à Mayotte le droit du sol, qui favorise à l’excès une immigration non contrôlée de futures mères désireuses d’accoucher sur le territoire français.

Jean-Marie Le Pen, pour sa part, se dit très satisfait de cette évolution. Le débat sur l’identité nationale n’est certes pas nouveau. Cette identité a toujours été constituée de composantes antagonistes, voire conflictuelles, entre la tradition catholique et la tradition laïque, l’idéologie révolutionnaire et les tendances conservatrices, les traditions rurales et les idéologies progressistes du monde ouvrier.

Réfléchissant, après la défaite de 1871 de la France contre la Prusse, à ce qui constituait l’identité nationale, l’historien Ernest Renan avait défini la nation comme « une âme » constituée de deux éléments : l’un, qui trouve son ancrage dans le passé, est « la possession d’un riche legs de souvenirs », l’autre, qui se vit au présent et s’ouvre vers l’avenir, est la volonté des citoyens de construire ensemble leur vie en commun. En privilégiant ce « vouloir‑vivre » choisi par rapport à toute tentation ethnique, Renan opposait la vision française de la nation à la conception quasi-raciale du peuple ( Volk ) dans la tradition allemande.

L’identité nationale, « principe spirituel », est ainsi fondée sur une histoire commune et sur un ensemble de valeurs venant, les unes d’un christianisme sécularisé, les autres de l’ère des Lumières et de la pensée révolutionnaire relative aux droits de l’homme, au principe d’égalité, à la langue française, à l’école laïque et à l’idée que l’Etat est responsable de l’intérêt général et assure la mise en œuvre des principes républicains.

Cette vision française de l’identité nationale, qui transcende les considérations de race, de couleur, d’origine ou de religion, se trouve aujourd’hui remise en cause. La crise d’identité que traverse aujourd’hui la France se nourrit de la conjonction de plusieurs phénomènes : la mondialisation génératrice d’incertitudes, l’Union européenne qui limite les marges de manœuvre des décideurs nationaux, la réduction incontestable de l’influence de la France dans le monde, face au rôle dominant des Etats-Unis et à la montée des puissantes émergentes d’Asie.

L’idée même de nation est parfois tournée en dérision par les intellectuels qui estiment que le monde est entré dans l’ère « post-nationale ». Pour certains, l’identité nationale doit être supplantée par une identité européenne, encore que le sentiment d’appartenance à l’Europe soit faiblement ressenti parmi les populations européennes.

Au lieu de cela, le lien entre identité et immigration, qui a été longtemps un thème favori de l’extrême droite, reste solide et sa réalité s’est trouvé confortée par l’incapacité de la France à mettre en œuvre une politique efficace pour intégrer les immigrants venant d’Afrique. Pour aggraver la situation, alors que dans la société française, religion et culture se limitaient traditionnellement à la sphère privée, certaines revendications religieuses se développent désormais dans l’espace public, comme l’a illustré la question controversée du port du voile islamique .

La question de l’articulation entre identité nationale et pluralisme culturel se pose d’ailleurs, dans des termes souvent proches, au Royaume-Uni, en Hollande ou au Danemark, qui avaient longtemps fait le choix, à la différence de la France, d’une politique de multiculturalisme. Aux Etats-Unis, grand pays d’immigration, les communautés ont su faire coexister une forte identité culturelle avec un patriotisme profondément enraciné. Cela a longtemps été le cas en France, qui s’est trouvée construite à partir d’une multiplicité d’apports successifs. Mais à la différence des Etats-Unis, l’intégration « à la française », sans être une assimilation, s’est faite dans le souci d’une certaine homogénéité – d’une nation comme « une et indivisible ».

Dans un univers transformé par la mondialisation, la France est confronté au problème difficile posé par ses nouveaux immigrants : sauvegarder les principes au cœur de l’identité française et satisfaire la volonté de certaines composantes nouvelles d’affirmer leur propre identité, qui peut se trouver en conflit avec ces principes. Le débat actuel sur l’identité nationale est donc l’expression de cette tension. Il n’est pas anormal qu’il occupe, dès lors, les devants de la campagne électorale. Car l’enjeu n’en est rien d’autre que le socle de valeurs sur lequel se construira l’avenir de la France et, à certains égards, l’avenir de l’Europe.

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