Saturday, November 22, 2014
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Quelques réflexions à propos de la Corée du Nord

DENVER – N’importe quel Coréen d’un certain âge vous parlera de la saison de l’orge qui débute en février et se prolonge jusqu’aux mois frileux du début du printemps et aux toutes premières récoltes de l’orge d’hiver. Peu de Sud-Coréens se souviennent encore de ces mois difficiles, mais pour les Nord-Coréens, la faim dans les campagnes durant cette période de l’année est une réalité.

La Corée du Sud a constitué ces dernières années la principale source externe de nourriture, soit par une assistance alimentaire directe (pour les problèmes immédiats) soit par la livraison de fertilisants. Mais cette année, compte tenu du regain d’agacement et de colère des Sud-Coréens vis à vis du régime nordiste, la nourriture et les fertilisants sont incertains. Et certains analystes à Séoul estiment qu’une succession politique risquée à Pyongyang, associée à la pénurie alimentaire dans les campagnes, pourrait s’avérer trop difficile à gérer pour le régime nord-coréen.

L’année écoulée a été le témoin de la plus scandaleuse attitude nord-coréenne depuis des décennies. En mars 2010, un sous-marin nord-coréen torpillait un navire sud-coréen en haute mer, entrainant la mort de 46 marins – et sabordant toute perspective d’une reprise rapide des négociations pour appliquer l’engagement pris par la Corée du Nord en 2005 de mettre un terme à l’ensemble de ses programmes nucléaires. Les invectives et les provocations de la Corée du Nord contre le Sud ont continué, et en novembre, son armée bombardait une île sud-coréenne située proche de la frontière entre les deux pays, une frontière établie par l’armistice de 1953.

Plus récemment, le régime nord-coréen a fièrement dévoilé une usine d’enrichissement d’uranium ultramoderne. D’après le scientifique américain invité à la visiter, cette installation, contrastant avec la technologie du plutonium vieillissante du régime, a semblé tout à fait à la pointe de la technologie, laissant peu de doutes quant aux intentions de la Corée du Nord de ne pas honorer ses responsabilités en matière de désarmement nucléaire. A la question de savoir pourquoi ils n’avaient pas mentionné cette installation dans leur déclaration sur leurs programmes nucléaires, les responsables Nord-coréens ont répondu avec légèreté – et de manière assez absurde – qu’elle n’était sortie de terre qu’après la rupture des négociations sur le nucléaire en 2008.

Les Nord-Coréens ont menti par écrit non seulement aux Etats-Unis, ce qui a déjà été le cas en diverses occasions par le passé, mais aussi à la Chine, à la Russie, au Japon et à la Corée du Sud. Les Chinois ont exhorté les Etats-Unis et les autres à reprendre les discussions sur le nucléaire, tout en sachant pertinemment que la rupture du processus n’était imputable qu’à la perfidie nord-coréenne.

Entretemps, dans les campagnes nord-coréennes dénudées, le régime n’a pratiquement fait aucun investissement. Le cours des rivières non géré déborde régulièrement, inondant les villages pendant la saison des typhons, tout comme il y mille ans. Les systèmes d’irrigation demeurent rudimentaires et inadéquats pour faire face aux vicissitudes des pluies qui s’abattent sur la péninsule nord-coréenne souvent aride et sèche. Du fait de cette négligence, les Nord-Coréens sont perpétuellement à la limite de la survie – leurs mains souvent pointées vers la communauté internationale, surtout vers le Sud.

Décider ou non de prendre soin des Nord-Coréens affamés, avec lesquels ils ont des liens familiaux ou amicaux, sera bien plus difficile pour les Sud-Coréens que pour d’autres qui ne voient là simplement qu’un problème de sécurité. De nombreux Nord-Coréens sont déjà mal nourris, leur taille et leur poids sont nettement inférieurs à ceux des Sud-Coréens. Selon certains groupes non-gouvernementaux et autres travailleurs humanitaires, de nombreux enfants Nord-Coréens montrent des signes de troubles mentaux, conséquence de carences en vitamines essentielles.

Les Sud-Coréens en viennent de plus en plus à penser que la Corée du Nord n’appartiendra plus encore longtemps à la famille des nations – que tôt ou tard (peut-être même dans le courant de cette décennie), le Nord s’écroulera et ses mal nourris deviendront les futurs citoyens d’une République de Corée réunifiée. Pour cette raison, le débat soulevé dans l’opinion publique  sud-coréenne par la décision d’apporter ou non son aide alimentaire pose des questions délicates – des questions qui pourraient même être assez déchirantes.

La division de la péninsule coréenne il y a 65 ans fut l’une des plus grandes – et maintenant des plus durables – tragédies de la deuxième guerre mondiale. Personne n’imaginait qu’une ligne tracée sur le 38ème parallèle dans le seul but tactique d’organiser la reddition des unités japonaises aux forces armées soviétiques et américaines, deviendrait une cicatrice en travers de la péninsule coréenne à l’origine de la création de deux états séparés. Mais ce fut pourtant le cas, et dans le sillage de la guerre de Corée, cette ligne est devenue – et demeure – l’une des frontières les plus lourdement armées du monde.

Le peuple coréen a un droit historique à décider des dispositions futures de la péninsule, y compris de la réunification, le cas échéant. La manière selon laquelle ce processus de plus en plus probable se déroulera aura des conséquences politiques et de sécurité énormes pour la région. La Chine acceptera-t-elle une péninsule unifiée sous alliance avec les Etats-Unis ? Les Etats-Unis prendront-ils des mesures pour rassurer la Chine ? Quelle serait la réaction du Japon face à une Corée réunifiée ?

Mais les réelles décisions – et leurs implications – incomberont au gouvernement de Séoul.  L’aide alimentaire permettrait-elle d’assurer la survie d’un état dont le traitement de ses propres citoyens est parmi le plus épouvantable au monde ? Si c’est le cas, et si le fait de refuser l’aide alimentaire résulte en une famine à laquelle le régime nord-coréen ne pourrait résister, que signifierait une telle décision dans les relations entre les populations coréennes vivant dans le nord et dans le sud d’un état unifié ?

Dans les semaines à venir, le gouvernement de la Corée du Sud devra faire face à l’un des choix les plus délicats auquel un gouvernement peut être confronté : déterminer le poids du coût à court terme des vies humaines par rapport aux bénéfices potentiels à long terme (en terme de vies humaines aussi) qu’impliquerait l’effondrement de la Corée du Nord provoqué par une famine.

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