The Rebel Realist
Quo vadis, Iran ?
Joschka Fischer
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BERLIN – L’Iran est sur le point de gâcher la meilleure opportunité historique qui s’est présentée à lui depuis la révolution de 1979, voire depuis le siècle dernier. Cette opportunité s’appelle Barack Obama.
Cette chance, unique pour la nation, c’est la politique de la main tendue d’Obama – si et c’est un énorme « si », les dirigeants iraniens l’acceptent. Or, pour le moment, rien, ou si peu, n’indique qu’ils vont abonder dans son sens, car cette offre représente un sérieux danger à leurs yeux. S’ouvrir et réduire les tensions avec les Etats-Unis est ce qu’ils craignent le plus. En effet, le régime a applaudi George W. Bush et son administration néo-conservatrice, qui leur permettait de resserrer les rangs, tout en disposant d’assez de marge pour influencer l’Irak et l’Afghanistan.
A l’instar de tous les modernisateurs partiaux des régimes autoritaires, les dirigeants iraniens souhaitent voir leur pays accéder à une économie, une technologie et des infrastructures avancées, mais pas à la liberté, la démocratie ou l’état de droit. Ce qui explique leur grande crainte, voire leur obsession, des « révolutions colorées », même s’ils s’acharnent de fait à en créer une.
Manifestations de masse, violence, torture et répression forment la toile de fond dramatique déclenchée par les élections frauduleuses qui met en lumière le conflit fondamental qui divise l’élite au pouvoir et trouble le cours de la République islamique. Le pays est-il en quête d’ouverture ou d’isolation ? d’intégration ou de déstabilisation ? Les décisions sont tout sauf sans appel, même si les isolationnistes ont pris le dessus.
L’Ayatollah Khomeini définissait la révolution 1979 comme islamique. Mais c’était au fond, et ça l’est resté, une révolution nationale dont le plus grand objectif était l’indépendance du pays de toute influence étrangère. Trente ans plus tard, l’offre d’Obama permettrait à l’Iran non seulement de consolider son indépendance en se réconciliant avec les Etats-Unis, mais aussi d’assumer son assise croissante dans la région et sur la scène politique. Le rêve de l’Iran d’émerger à nouveau en tant que puissance et civilisation de taille pourrait se concrétiser de concert avec les puissances régionales et mondiales, plutôt que d’échouer dans le cauchemar de la confrontation. Il est cependant évident que les dirigeants iraniens actuels misent sur la deuxième option.
La crise actuelle montre bien que la révolution iranienne contre le Shah n’était pas la première révolution islamique, mais l’une des dernières révoltes du tiers monde contre les colonies, la fin plutôt que le début d’une ère historique.
L’une des premières révolutions de ce type qui a réussi, et certainement la plus importante, a eu lieu en Chine en 1949. A suivi une pléiade fructueuse de mouvements de libération nationale en Asie, en Afrique et en Amérique latine. En général, ils s’opposaient, à juste titre, à l’Occident.
Nombre de ces révolutions ont opté pour le modèle économique soviétique, qui se fonde sur une économie contrôlée par l’état et une intégration minimale sur le marché mondial, raison pour laquelle maints pays impliqués ont payé le prix fort.
Les chefs de gouvernement feraient bien de regarder ces cas de près. En effet, c’est son économie de pénurie et non un manque de missiles et d’ogives nucléaires qui a fini par faire chuter l’Union soviétique. Pétrole et gaz naturel en abondance n’ont pu empêcher son trépas.
Mais il semblerait que les dirigeants iraniens ne souhaitent pas tirer les enseignements de l’histoire. Ils s’accrochent vaillamment, et placent leurs espoirs sur la vieille stratégie nationaliste de la décolonisation, usant même ces jours-ci d’outils stalinistes tels que la mise en scène de procès pour l’exemple. Or, la loi des baïonnettes fonctionne rarement sur le long terme.
En Chine, en Russie, au Vietnam et dans d’autres pays, les modernisateurs partiaux ont bien évidemment tous en commun la phobie des révolutions colorées (ces soulèvements pacifiques qui ont apporté la démocratie en Géorgie, en Ukraine et au Liban ces dernières années). Mais pour éviter ce type de modernisation politique, ils ont tous opté pour une libéralisation économique et sociale ainsi qu’une intégration sur le marché mondial.
Quelques états « socialistes » non réformés demeurent : la Corée du Nord et Cuba par exemple, et quelques nouveaux acolytes : le Venezuela et la Bolivie. Mais ces pays ne sont pas à même de se développer de manière autonome et manquent d’assise sur la scène internationale. Tout ce qu’ils laisseront à leur peuple sont une autre occasion gâchée, des espoirs ébranlés et des dettes. Or, le président iranien Mahmoud Ahmadinejad est plus attiré par les pitoyables vestiges des révolutions anti-coloniales d’Amérique latine que par la communauté des états islamiques.
Le résultat de cette prise de position semble d’autant plus lugubre si les Iraniens comparent leur sort à celui de l’Inde, du Brésil et de la Turquie. La réussite impressionnante de ces pays a mis en lumière les conditions sociales, économiques et technologiques pour devenir une puissance régionale, voire mondiale, au xixe siècle.
A moyen terme, le principal concurrent de l’Iran dans la région ne sera pas Israël ni ses voisins arabes mais la Turquie. Tandis que l’Iran supprime toute liberté à l’intérieur du pays, repose sur une politique étrangère de déstabilisation régionale et se concentre sur le développement des armes nucléaires, ce qui va diminuer sa sécurité plutôt que de l’augmenter, la Turquie a entamé avec brio un processus de modernisation totale. C’est donc, la Turquie, et non l’Iran, qui est en passe de devenir la puissance clé du Moyen-Orient.
Il faudra prendre cet automne d’importantes décisions, car le processus d’enrichissement de l’uranium ne s’est pas relâché en Iran. Ce pays se rapproche en effet de plus en plus de la ligne rouge dans la manufacture d’armes nucléaires. A ses dirigeants de choisir de saisir la main d’Obama ou bien de conduire la région dans une nouvelle phase de confrontation. Un coup d’œil aux manuels d’histoire pourrait les aider à prendre leur décision.
Joschka Fischer, membre éminent du Parti vert allemand depuis près de 20 ans, a été ministre des Affaires étrangères et vice-chancelier de 1998 à 2005.
Copyright: Project Syndicate/Institute of Human Sciences, 2009.
www.project-syndicate.org
Traduit de l’anglais par Aude Fondard
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