Sunday, April 20, 2014
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L’Apocalypse fiscale

Alors que les soutiens du président George W. Bush se sont émiettés aux États-Unis durant l'année dernière, l'élément le plus surprenant de ce mouvement est peut-être la rébellion des économistes et des observateurs des politiques économiques. La semaine dernière, Peggy Noonan, qui rédigeait les discours du président Reagan et du président Bush père, déclarait au Wall Street Journal que si elle avait su ce qu'allait être la politique fiscale de George W. Bush, elle aurait voté pour Al Gore aux élections présidentielles de 2000.

"Si j'avais pu croire [que George W. Bush] s'afficherait comme un républicain à la Rockefeller, très dépensier… Je n'aurais pas voté pour lui…" écrivait-elle. Bush "s'est présenté comme un conservateur… [et] le conservatisme est hostile, pour des raisons diverses allant de la philosophie et la pensée abstraite au pragmatisme et à l'action véritable, aux grosses dépenses et à une imposition lourde…" Elle exprime ensuite un désespoir quasi-total : "M. Bush n'a plus à se présenter aux élections et est dans une position où il peut s'engager et défendre, même si ce n'est que de manière rhétorique, le ralentissement et la réduction des dépenses. Il ne l'a pas fait. Et rien ne montre qu'il le fera…"

Noonan n'a pas tout à fait raison. George W. Bush ne s'est pas présenté comme le défenseur d'un conservatisme ordinaire, mais comme ce qu'il a appelé "le conservatisme à visage humain", entretenant ainsi une certaine ambiguïté. Certains n'en ont retenu que le "conservatisme" : ils s'attendaient à ce que la politique fiscale du gouvernement Bush garde la bride serrée sur les dépenses et élimine de nombreux programmes pour financer des réductions d'impôts importantes.

D'autres n'en ont retenu que le "visage humain" : ils s'attendaient à ce que la politique fiscale de Bush rejettent les réductions d'impôts et adoptent en priorité des dépenses de type Démocrate, notamment le développement des aides fédérales à l'éducation et aux prestations pharmaceutiques, montrant ainsi que les Républicains pouvaient faire fonctionner une version financièrement plus efficace de l'État providence. D'autres encore ont interprété ce "conservatisme à visage humain", comme le disait le commentateur Andrew Sullivan, comme un "écran de fumée…nécessaire pour tout repli réussi aussi vague soit-il de l'intervention de l'État dans un système de prestations insatiable." Ils s'attendaient à des réductions d'impôts suivies d'une attaque toutes voiles dehors sur les dépenses sociales quand les déficits auraient réapparu.

De ce fait, en 2000 et 2001, personne ne connaissait vraiment la direction politique du gouvernement Bush. Allait-il s'agir d'un conservatisme fiscal traditionnel? Allait-il faire ce que font les Démocrates mais en mieux? Allait-il "affamer l'animal" en gonflant la dette gouvernementale au point que les programmes sociaux devraient être réduits?

Les deux premières priorités, si elles sont bien conçues et mises en œuvre, représentent certainement des buts très honorables à instituer pour tout gouvernement. La troisième l'est moins et a peu de chance de réussir : elle repose sur le principe dangereusement fragile selon lequel les adversaires politiques du parti au pouvoir feront preuve d'un certain sens de l'intérêt général et se montreront moins impitoyables quand ils reviendront au pouvoir.

Les conservateurs et les Républicains pouvaient bien sûr espérer que leurs principales priorités politiques apparaîtraient alors comme la stratégie principale du gouvernement. Ils pouvaient également se contenter d'une des trois stratégies qu'ils espéraient voir mettre en œuvre, s'accordant en tout cas sur le fait que la politique fiscale allait toujours être meilleure qu'elle ne l'aurait été sous la férule des Démocrates.

C'est alors qu'une chose étrange s'est produite : le gouvernement Bush n'a mis en œuvre aucune des trois options que l'on croyait inscrites au programme. Le gouvernement a choisi une voie totalement différente : certes, il y eut d'importantes réductions d'impôts, mais des réductions mal conçues d'un point de vue de la perspective de la théorie de l'offre destinée à relancer la croissance, et des dépenses prioritaires intérieures relevant de la philosophie des Démocrates, qui furent mal mises en œuvre. En outre, le gouvernement Bush associa ses politiques avec une extraordinaire réticence à mettre un veto à tout ce qui venait du Congrès et, après les quelques mois qu'il fallut avant que cela ne devienne évident, à une incapacité totale à limiter l'action du Congrès.

Ce qu'il en est sorti ne représentait ni un conservatisme fiscal traditionnel, ni des politiques démocrates sans Démocrates, ni un populisme visant à affamer l 'animal mais une chose sans nom. Il y a un échange entre deux personnages dans une scène du film "Apocalypse Now" qui capture l'anti-éthique qui caractérise bien les politiques du gouvernement Bush :

Willard : "On m'a dit que vous étiez devenu complètement fou et que vos méthodes n'étaient pas logiques."

Kurtz : "Mes méthodes ne sont-elles pas logiques?"

Willard : "Je ne vois aucune méthode, monsieur."

Ce qui a poussé les Républicains et les conservateurs à leur (récente) révolte contre la politique fiscale ne vient pas de ce qu'ils pensent que le gouvernement Bush a adopté la mauvaise méthode mais plutôt qu'ils n'en voient aucune à l'œuvre. Et c'est pourquoi ils sont si nombreux à souhaiter maintenant d'avoir eu un candidat différent sur lequel porter leur suffrage à l'époque, en 2000.

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