Friday, August 1, 2014
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Tobin n'aurait pas été d'accord !

LE CAP  – Finalement les dirigeants européens ont révélé leur plan top-secret pour résoudre la crise de l'euro. Annoncée au roulement du tambour, c'est une taxe sur les transactions financières du genre de celle qu'avait proposée en 1972 le prix Nobel d'économie James Tobin.

Aujourd'hui, soit 40 ans après, la Commission européenne avance un projet analogue soutenu par Nicolas Sarkozy et Angela Merkel. Son taux irait de 0,01% sur les produits financiers dérivés comme les CDS et les contrats à terme, à 0,1% sur les titres boursiers. Si elle ne peut être appliquée partout, ni même à l'échelle européenne, la France et l'Allemagne resteront les seules parties prenantes. Et étant donné l'enthousiasme de Sarkozy en faveur de cette taxe, la France pourrait même l'adopter unilatéralement.

Mais comment une taxe sur les transactions financières pourrait-elle contribuer à résoudre la crise européenne ? Selon la Commission européenne elle-même, appliquée dans toute l'Union européenne, elle ne permettrait de récolter que 50 milliards d'euros par an. C'est maigre comparé aux dettes et aux déficits de la zone euro, et très insuffisant pour alimenter le Mécanisme européen de stabilité, le mécanisme permanent de prévention des crises qui devrait être financé à hauteur de 500 milliards d'euros.

Par ailleurs l'estimation par la Commission d'une collecte de 50 milliards grâce à cette taxe est probablement surévaluée. Si la France l'applique unilatéralement, le marché des titres et des produits dérivés va tout simplement migrer à Francfort. Si seule la zone euro l'applique, les transactions se feront à Londres. Et si c'est toute l'Union européenne - un scénario irréaliste étant donné la résistance des Britanniques - le marché se déplacera à New-York et à Singapour.

Les dirigeants européens prétendent créer des mécanismes efficaces pour percevoir cette taxe, quel que soit le lieu où les résidents européens opèrent leurs transactions, alors que les banques sont en train de concevoir de nouveaux instruments pour permettre à leurs clients d'y échapper. Alors à votre avis cher lecteur, sur qui parier ? Sur les autorités fiscales ou sur les spécialistes en ingénierie financière ?

Si l'objectif est de remplir les coffres de l'Etat, la taxe Tobin n'est pas le bon outil. Elle a été conçue pour résoudre un problème complètement différent, celui de la volatilité excessive du marché des changes. En décourageant les transactions sur ce marché, l'idée était de favoriser la stabilité des taux de change en protégeant les devises nationales contre des attaques spéculatives. Mais les membres de la zone euro n'ont pas de devise nationale à attaquer. Membres d'une union monétaire, ils bénéficient d'un relativement haut degré de stabilité du taux de change - en réalité d'une trop grande stabilité. Dans le contexte actuel, avec le manque de compétitivité d'une grande partie de l'Europe, c'est précisément d'un taux de change plus faible dont le continent a besoin.

Les dirigeants européens étendent parfois la logique de la taxe Tobin du marché des changes aux marchés financiers. Ils disent qu'une taxe sur l'ensemble des transactions diminuerait la volatilité financière. Mais cette conclusion manque de logique. Une taxe sur les transactions conduirait à moins de transactions. Quelques investisseurs se retireraient du marché. Mais lesquels ? Les opportunistes qui vendent quand tout le monde vend, ou ceux qui en faisant le contraire contribuent à stabiliser les marchés volatils ?

Peut-être une taxe Tobin est-elle destinée à dégraisser un secteur financier européen passablement engorgé. Dans ce cas, elle est aussi utilisée à contre-emploi. Le problème de l'Europe, ce sont ses banques trop grandes pour faire faillite, mais également trop grande pour être sauvées. Une taxe Tobin ne diminuerait pas leur taille. Bien au contraire, en décourageant le commerce des titres, elle pousserait les investisseurs à placer leurs capitaux sur des comptes bancaires ou à acheter des certificats de dépôt. Et elle ne remédierait ni à la sous-capitalisation des banques européennes, ni au caractère procyclique du crédit bancaire qui amplifie le cycle des affaires - ce que la réglementation ne fait rien pour atténuer.

Pardonnez ma naïveté, mais je finis par croire que ce ne sont pas des considérations économiques mais politiques qui expliquent l'engouement des dirigeants européens pour une taxe Tobin. Sarkozy a fait main basse sur une proposition de longue date des socialistes dans la perspective de l'élection présidentielle du printemps. En le soutenant, Merkel va obtenir en échange ce dont elle a besoin : le soutien de la France en faveur de régles budgétaires plus strictes. Autre avantage pour eux, grâce à cette taxe, les dirigeants européens pourront dire qu'ils obligent le secteur financier à participer au coût de la sortie de crise de l'Europe.

Pour paraphraser la réplique cinglante infligée au sénateur Dan Quayle lors du débat entre candidats à la vice-présidence en 1988, je pourrais dire que j'ai connu James Tobin, que James Tobin était mon ami, mon mentor et que durant une courte période privilégiée, j'ai travaillé avec lui. Il n'aurait pas apprécié de voir sa proposition ainsi dénaturée.

Même si personne ne peut dire avec certitude ce qu'il aurait pensé de la crise européenne, sa priorité a toujours été le plein emploi. Il aurait probablement conseillé aux responsables politiques d'abandonner leur fixation insensée sur cette taxe. Par contre il leur aurait probablement suggéré de remettre sur pied le système bancaire en utilisant tous les outils monétaires et budgétaires à leur disposition pour relancer la croissance économique.

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  1. CommentedOliver R

    Some Eurosceptics, particularly those in the British Conservative Party, are eagerly anticipating the imposition of a Financial Transaction Tax on the continent. They expect investors to come streaming out of financial centres like Paris and Frankfurt straight into the welcoming arms of The City.
    They are surely not wrong in thinking this; but what they don't take into account, either due to an innocent omission or willful blindness, is the effect this could have on the European economy. The imposition of a Financial Transaction Tax would reduce liquidity and make it harder for banks to raise funds, which would only serve to exacerbate the already severe shortage of credit in European economies. Here in Britain we would be hit hard by slower growth on the continent, which is indeed what is already happening.
    If one were to liken the imposition of a Financial Transactions Tax to a grenade thrown at Europe's economy then, although in Britain we wouldn't be hit directly by the blast, we would still suffer shrapnel damage in the form of lower export growth to Europe.

  2. CommentedGraham Hodgson

    Share trading in London is already subject to a Tobin tax, a 0.5% stamp duty payable by purchasers. The avoidance scheme is spread-betting.

  3. CommentedAndrew Purdy

    If the EU needs a source of Federal revenue, why don't they take a page from US history and give Brussels the power to impose excise taxes and external tariffs. The Early USA's first tax was on booze, and this resulted in the very first tax rebellion, which President George Washington quickly put down.

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