Wednesday, August 20, 2014
0

L’avenir de l’Europe passe par le sud de la Méditerranée

PARIS – La crise économique frappe maintenant les deux rives de la Méditerranée et le danger d’une récession durable est devenu bien réel. Les politiques d’austérité menées en Europe risquent d’avoir un effet contraire à celui désiré et de mettre durablement en péril les perspectives de croissance, creusant ainsi les déficits budgétaires et le chômage. Et les pays de la rive sud de la Méditerranée ne peuvent espérer retrouver en Asie et aux Etats-Unis les investissements et les occasions qu’ils perdent aujourd’hui en Europe, en tout cas pas à court terme.

Dans ce contexte – et en particulier au regard des bouleversements politiques intervenus dans les pays de la rive sud de la Méditerranée – relancer le processus euro-méditerranéen et lui donner une nouvelle dimension serait bénéfique pour les deux régions.

Le processus de Barcelone, initié en 1995 par Jacques Delors en tant que président de la Commission européenne, avait certes ses mérites, mais il n’a pas su répondre aux attentes créées. En 2005, à l’occasion du 10e anniversaire de ce processus, je me suis jointe à des dirigeants politiques des deux rives de la Méditerranée pour demander une reformulation de ce partenariat par le biais de la création d’une communauté euro-méditerranéenne.

Une telle communauté s’impose aujourd’hui avec urgence. Bien que l’Europe dispose de la technologie nécessaire et d’un cadre sûr pour les investissements, ce sont de plus en plus les pays de la rive Sud qui présentent le potentiel d’une croissance forte. Le déclin démographique de l’Europe est amorcé et la région devrait compter 20 millions de personnes de moins à l’horizon 2030. Les pays de la rive sud de la Méditerranée peuvent quant à eux compter sur une jeunesse dynamique, mais à qui les emplois font cruellement défaut.

L’Union européenne importe actuellement la moitié de son approvisionnement énergétique – une part qui devrait s’élever à 70 pour cent dans 20 ans. Pourtant, dans son environnement sud immédiat, les ressources énergétiques et les matières premières abondent. Une communauté énergétique européenne permettrait de stimuler le développement des énergies renouvelables et d’accélérer la transition vers une économie bas carbone de l’Europe. Elle ouvrirait également la voie à la création d’une communauté énergétique euro-méditerranéenne – l’une des propositions formulées plus tôt cette année par la Commission européenne.

Ces complémentarités présentent un potentiel considérable pour les deux régions. L’Europe doit absolument renouer avec la croissance et trouver de nouveaux flux d’investissements sûrs. Les flux Nord-Sud sont extrêmement faibles aujourd’hui, et les pays des rives sud et est de la Méditerranée ne reçoivent que 3 pour cent de la totalité des investissements étrangers directs.

Il serait nécessaire, pour encourager les investissements dans les deux sens, de créer une zone de stabilité monétaire. Un système monétaire euro-méditerranéen permettrait d’éviter les disparités entre les échanges commerciaux en euros et en dollars – en fait, une éventuelle expansion de la zone euro ne doit pas être écartée. Un cadre juridique fiable pour les exportations et les investissements est également indispensable et une banque de développement ciblée contribuerait à créer un environnement financier favorable aux investissements.

Un redéploiement industriel pourrait également être une alternative à la délocalisation des entreprises européennes, en créant pour ce faire une structure intégrée euro-méditerranéenne qui favorise la mobilité industrielle, agricole, énergétique et de l’emploi. L’Europe centrale et de l’Est est un exemple qui mérite d’être étudié de près : ces pays ont, avec l’aide de l’Allemagne, développé et renforcé des secteurs industriels à forte valeur ajoutée.

Parallèlement, la mobilité de l’emploi doit remplacer l’immigration non désirée. Une plus grande facilité de déplacement des étudiants et des enseignants doit être accompagnée d’une meilleure mobilité professionnelle pour les travailleurs européens et africains. L’Union européenne pourrait pallier à la pénurie de main d’ouvre sur son territoire en finançant davantage de programmes de formation, permettant ainsi aux pays du nord de l’Afrique de fournir des emplois pour ses jeunes. La mise sur pied de versions euro-méditerranéenne et euro-africaine du programme d’échanges d’étudiants Erasmus n’attirerait pas seulement des étudiants africains en Europe, mais encouragerait également l’intérêt des étudiants européens pour le développement du sud de la Méditerranée et de l’Afrique.

D’ici 2050, l’Europe et l’Afrique ensemble compteront 2,5 milliards de personnes, soit un quart de la population mondiale. Avec un tel potentiel humain, il sera possible de bâtir sur des forces économiques, sociales et écologiques partagées. Un tel regroupement régional Nord-Sud serait également en mesure de négocier en position de force au sein des institutions internationales, notamment au sein de l’Organisation mondiale du commerce, et de préserver son propre modèle de développement basé sur la proximité, la complémentarité et la solidarité.

Le commerce équitable et le partage de la valeur ajoutée doivent remplacer les déséquilibres du libre échange et l’exportation des matières premières brutes. Le commerce international doit déboucher sur un relèvement des normes sociales et environnementales, qui ne sera possible qu’avec la création d’un système euro-méditerranéen. Cette évolution présuppose à son tour un « marché commun » nord-africain – et donc une résolution rapide du conflit entre l’Algérie et le Maroc qui a freiné le développement économique de ces deux pays (et celui de la Tunisie et de la Mauritanie).

Une Union euro-méditerranéenne conduisant à une Union euro-africaine pourrait ouvrir la voie à un développement mutuel équilibré. Comme l’Europe en a fait l’expérience, mettre sur pied une zone économiquement et socialement intégrée est la meilleure manière de résoudre les conflits et de surmonter les inimitiés politiques et culturelles. Mais il faut d’abord que tous les partenaires mettent de l’ordre chez eux : l’Union européenne doit renforcer son intégration économique et politique et l’Afrique doit améliorer sa gouvernance en luttant contre la corruption et en établissant plus fermement l’État de droit.

L’Asie est axée sur l’ASEAN et les Amériques sur l’ALENA  et le Mercosur. L’Europe doit elle aussi contribuer à la création d’une vaste région hémisphérique. Construire un avenir conjoint pour l’Europe et l’Afrique, en commençant par la Méditerranée, sera sans doute difficile, mais ce n’est pas une raison pour tarder à le faire. En fait, la création d’une Union euro-méditerranéenne, puis d’une Union euro-africaine, pourrait être le seul projet politique capable d’empêcher la domination mondiale d’un G2 composé de la Chine et des États-Unis.

Hide Comments Hide Comments Read Comments (0)

Please login or register to post a comment

Featured