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La guerre économique d’usure de l’Europe

NEWPORT BEACH – J’avais neuf ans lorsque l’Egypte est entrée dans cette guerre que l’on a qualifié « d’usure » contre Israël. Durant cette période de « ni guerre - ni paix », les tensions sous-jacentes étaient nombreuses, et la fragile tranquillité était régulièrement interrompue par des escarmouches armées.

La guerre d’usure faisait suite à la guerre de 1967, dans laquelle l’Egypte – à la très grande surprise de la plupart de ses citoyens et du monde – fut résolument défaite. Ses forces aériennes furent détruites, son armée pour ainsi dire écrasée, et Israël prit possession de l’ensemble de la Péninsule du Sinaï.

Positionnée sur la rive est du canal de Suez, l’armée israélienne était à peine à plus de 100 kilomètres du Caire. Dans la mesure où les avions de combat israéliens contrôlaient l’espace aérien, la capitale égyptienne et les principales zones de population étaient fortement exposées.

Le discours officiel n’était pas véritablement en phase avec cette réalité. Que ce soit à la télévision d’état ou dans la presse écrite contrôlée par le gouvernement – il n’existait pas de liberté de la presse, d’internet ou de chaines câblées à l’époque – les citoyens étaient assurés – sans pour autant en être convaincus – que l’Egypte avait récupéré le contrôle de sa destinée.

Je me rappelle très bien encore aujourd’hui le sentiment d’angoisse généralisée qui prévalait chez les Egyptiens, un sentiment accentué par une profonde inquiétude dans l’avenir. Ils avaient peur d’investir, et nombre d’entre eux envisageaient l’émigration à la recherche d’un avenir meilleur.

Les problèmes de fond étant irrésolus, la guerre d’usure fut suivie d’une autre guerre à grande échelle en 1973 – une guerre qui, à nouveau, surprit la plupart des égyptiens et le reste du monde. Cette fois, les forces armées égyptiennes remportèrent certaines batailles initiales et assurèrent un cessez-le-feu qui leur permit de récupérer une partie du Sinaï, ouvrant la voie à l’accord de paix signé avec Israël en 1979.

Je ne raconte pas cette histoire pour établir un parallèle avec l’actuel conflit israélo-palestinien, qui, il y a deux semaines encore, provoquait la mort de nombreux civils, principalement à Gaza. Les parallèles sont plutôt à établir avec la situation de la crise de la dette en Europe.

Les citoyens européens – particulièrement dans les économies périphériques que sont la Grèce, le Portugal, et l’Espagne – sont anxieux. Les niveaux de chômage sont inacceptables et en constante hausse. Leurs économies implosent, entrainant des contractions accumulées qui établissent de tragiques records. La pauvreté se généralise. Et sans surprise, la hausse de l’émigration vers les économies plus solides de la zone euro (comme l’Allemagne) s’est accompagnée d’importantes fuites de capitaux.

A l’évidence, et heureusement, les parallèles sont loin d’être parfaits. L’Europe n’a pas de conflit armé. Le sentiment d’intense insécurité n’est pas lié aux bombes et aux sirènes. La menace est économique plutôt que militaire. Et pourtant, il règne une réelle impression de « ni paix - ni guerre. »

La paix économique de l’Europe demeure une illusion pour une simple raison : les gouvernements n’ont toujours pas trouvé de moyens pour développer le triplé gagnant de la croissance, de l’emploi et de la stabilité financière. Plus cela durera, plus l’oxygène sera pompé des secteurs encore relativement sains – et ce pour trois raisons distinctes.

Tout d’abord, l’économie de la zone euro est extrêmement imbriquée. En l’état, ce n’est qu’une question de temps avant qu’une faiblesse d’un côté ne se propage ailleurs. Il suffit de constater ce qu’il se passe en Allemagne, un pays bien géré qui à une époque se sentait immunisé contre les problèmes qui pouvaient subvenir autour de lui. Après une période de chômage exceptionnellement basse, la croissance économique s’est manifestement ralentie, atteignant à peine 0,2%  en rythme trimestriel entre Juillet et Septembre. Selon la courbe actuelle, le taux de croissance au quatrième trimestre sera négatif.

Deuxièmement, le coût du sauvetage de la zone euro continue de grimper. Chypre devrait rejoindre les trois autres pays concernés par le programme de sauvetage (Grèce, Irlande, Portugal); et parmi ces trois derniers, seule l’Irlande devrait rapidement pouvoir récupérer un accès normal aux marchés de capitaux. Dans la mesure où l’Espagne demande encore des milliards pour recapitaliser ses banques, les créances contingentes sur les contribuables dans les principaux pays continuent de grimper. C’est d’ailleurs l’un des facteurs qui a motivé la décision de Moody – à la suite de celle de Standard & Poor – de retirer son triple A à la France.

Enfin, la contagion se répand au-delà des seuls 17 pays de la zone euro. La crise de la dette de la région fragilise la coopération entre l’ensemble des 27 membres de l’Union Européenne, ce qui est à l’origine du spectaculaire échec du récent sommet budgétaire de l’UE. Cela contribue aussi au ralentissement de la Chine, et éveille des inquiétudes (selon moi exagérées) quant aux difficultés des nouveaux dirigeants du pays à concevoir un atterrissage en douceur pour une économie habituée à une croissance à deux chiffres, ou tout au moins élevée.

Cette absence de paix aurait pu entrainer une guerre économique et financière ouverte sans le rôle essentiel – et croissant – de la Banque Centrale Européenne. Sous la houlette de l’audacieux Mario Draghi, la BCE s’est engagée à accorder autant de temps que possible à la plupart des gouvernements pour qu’ils se ressaisissent. Et elle l’a fait en se reposant sur des mesures innovantes qui substituent ses bilans élastiques à ceux des gouvernements accablés, à la frilosité des investisseurs privés et à la fuite des déposants.

Ce serait pourtant une grossière erreur que de penser que la BCE est en mesure de maintenir une paix économique durable. Elle ne le peut pas. Si les gouvernements continuent de tergiverser et de s’écharper, elle ne pourra que retarder pour un temps cette guerre. 

Tout comme la guerre d’usure en Egypte, la fermentation économique, financière et sociale larvée de la zone euro se poursuivra. Si les gouvernements continuent de tituber d’un remède à un autre – une probabilité qui semble inconfortablement élevée – le délai imparti pour l’adoption d’une solution globale finira par déborder les défenses mises en place si courageusement par la BCE.

Certains prétendent que tout comme la guerre d’usure en Egypte a fini par aboutir à une véritable guerre à grande échelle, puis à un traité de paix, l’Europe a besoin d’une crise majeure pour avancer. Voilà une bien dangereuse idée, une idée qui implique non seulement des risques massifs, mais aussi des coûts humains inacceptables.

Les gouvernements européens sont bien avisés d’utiliser le cessez-le-feu que la BCE accepte de leur acheter. Si aucun progrès vers une stabilité permanente n’est réalisé durant ce laps de temps, l’Europe se trouverait alors exposée à des perturbations qui réduiraient de manière significative ses perspectives de stabilité économique, de croissance et de création d’emploi à long terme.

Traduit de l’anglais par Frédérique Destribats