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La dette éternelle de l'Argentine

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2004-08-26

"Tout… tout change", tel est le refrain d'une chanson argentine bien connue. Mais en Argentine, la situation ne change pas ou bien ne fait que s'aggraver. L'avertissement d'Héraclite sur le danger qu'il y a à se baigner deux fois dans la même mer a échappé à nos ministres de l'économie successifs qui insistent pour continuer à se baigner dans les mêmes eaux polluées. Ils répètent toujours le même scénario : après avoir exprimé leur préoccupation sur ce qui va arriver si l'Argentine rembourse sa dette extérieure, ils la remboursent sous la pression énergique du Fond monétaire international et des USA.

Parfois, les négociateurs argentins cèdent aux porteurs d'obligations qui harcèlent le gouvernement pour obtenir le versement de sommes qui ne peuvent l'être. En jouant à ce jeu sans fin, nos ministres remettent à demain ce qu'ils n'ont pas le courage de faire aujourd'hui, sachant parfaitement que cette ruse se terminera en tragédie pour les Argentins.

Arturo Jauretche, un historien et politicien avisé, aimait à dire qu'il "ne s'agit pas pour nous de changer de collier mais de ne plus être le chien". Mais ses compagnons n'étaient pas convaincus et semblaient résignés à ne pas trouver une alternative au modèle néo-libéral de remboursement de la dette. Ils croient que nous serons condamnés à l'enfer si nous n'acceptons pas les règles créées par les plus puissants en ce monde. Mais cette attitude ne convient pas, il est temps pour nous de cesser d'être le chien. Notre dette extérieure, ou plus exactement notre dette éternelle, ne peut pas et ne doit pas être remboursée. Elle est immorale et il s'agit profondément d'une question de droits de l'homme. La dette sert à opprimer et son impact est cruel et exagéré.

Les nations endettées, malencontreusement désignées comme formant le Tiers Monde, transfèrent leurs capitaux vers les pays riches pour payer les intérêts sur la dette. Cela engendre un cercle vicieux et insoutenable de misère et d'exclusion sociale dans les pays du Sud. Les pays du Nord, malencontreusement désignés comme formant le Premier Monde, se servent de la faim et de la pauvreté des pays du Sud pour bénéficier eux-mêmes d'un meilleur niveau de vie.

La dette extérieure s'est creusée sous les dictatures militaires, lorsque les pays riches du Nord ont fait crédit à des despotes pour leur vendre des armes et réprimer le peuple. Cette dette privée a été transférée ensuite à la population qui n'a jamais bénéficié des prêts, mais à qui on demande maintenant leur remboursement.

Le cas de l'Argentine est pitoyable. C'était un pays riche, grand producteur de produits alimentaires, qui avait vaincu des maladies endémiques dues aux parasites ou encore la lèpre et la tuberculose, et qui avait un faible taux d'analphabétisme. L'Argentine a subi cinquante ans de dictatures militaires et de gouvernements civils faibles. Mais jusque dans les années 1970, elle n'accumulait pas les dettes. Aujourd'hui, le pays compte 23 millions de pauvres, dont plus de 10 millions vivent en dessous du seuil de pauvreté officiel. Chaque jour, une centaine d'enfants meurent de faim et de maladies que l'on peut prévenir facilement. Les communautés indigènes continuent à perdre leurs terres au profit de sociétés étrangères. Des maladies endémiques sévissent et l'analphabétisme est en augmentation. Des centaines d'usines ont fermé, amenant le taux de chômage à prés de 30%. Néanmoins, nous continuons à transférer nos capitaux vers les pays riches pour payer les intérêts de la dette. Et il semble que plus nous payons, plus nous devons payer et moins il nous reste.

Mais les Latino-américains savent comment résister et créer des mouvements sociaux pour combattre "l'axe du mal" - la militarisation, la dette et l'AFTA (zone de libre-échange des Amériques) - qui vise à la recolonisation de leur continent par les USA. L'accord de libre échange par exemple doit accorder aux entreprises d'Amérique du Nord les mêmes conditions de production et d'investissement que les nôtres et leur permettre de bénéficier de subventions agricoles qui excluent toute concurrence des pays d'Amérique latine.

Du fait de l'impact de la dette sur la vie de la population, diverses propositions ont été faites au gouvernement à partir de l'idée qu'il s'agit avant tout un d'un problème politique qui doit être traité dès maintenant. Cela passe par la création de l'unité au niveau continental et par le développement des organisations régionales telles que le Mercosur (marché commun du cône sud), le Pacte andin et la Communauté des Caraïbes.

Nous devons faire la différence entre dette légitime et dette illégitime, ce qui signifie qu'il faut soumettre cette question à la Cour internationale de justice de La Haye. Le Forum social mondial qui s'est tenu cette année à Bombay est également un organisme qui propose des alternatives intéressantes pour remédier à la situation tragique des pays lourdement endettés.

Les peuples d'Amérique latine doivent s'unir pour préserver leur souveraineté, leur environnement et le respect des droits de l'homme, toutes choses qui sont systématiquement bafouées. Nous devons reconsidérer la manière dont nous définissons nos démocraties, qui répondent à un certain formalisme, mais sans grande substance. Le droit de vote est une victoire importante, mais il ne peut à lui seul nous garantir l'espoir et la dignité que nous méritons.

Adolfo Pérez Esquivel a reçu le Prix Nobel de la Paix en 1980. Il dirige l'organisation de défense des droits de l'homme Service Paix et Justice dont le siège est à Buenos Aires.

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