Wednesday, November 26, 2014
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Rien n’excuse notre planétaire silence

L’observateur de bonne foi éprouve de grandes difficultés à percer le huis clos qui isole la Tchétchénie du reste du monde. Combien de morts dans la population civile en dix ans de guerre? Au moins 100.000, au plus 300.000 selon les estimations des ONG. Soit un civil sur dix ou sur 4. Combien de votants aux élections de Novembre 2005? Entre 60 à 80% selon les autorités russes, 20%, estiment les témoins indépendants. Le black out qui règne sur cette parcelle de Caucase interdit toute évaluation chiffrée des ravages d’un conflit que chacun sait impitoyable.

La censure ne masque pas l’horreur. Sous nos yeux, une capitale (Grozny, 400.000 habitants) a été rasée pour la première fois depuis 1944 quand Hitler punit Varsovie. L’étiquette « lutte anti-terroriste » ne saurait coiffer une telle inhumanité. L’état-major russe prétend lutter contre une poignée de terroristes qu’il chiffre entre 700 et 2000 combattants. Qu’aurions-nous dit si le gouvernement anglais avait bombardé Belfast, ou le gouvernement espagnol Bilbao, sous prétexte de réduire l’IRA ou l’ETA? Le sac de Grozny, des villes et des villages de Tchétchénie se repaît du silence mondial. Les femmes, les enfants, tous les civils tchétchènes sont-ils moins dignes de respect que le reste de l’humanité? Sont-ils encore considérés comme des êtres humains?

Rien n’excuse notre planétaire silence.

1/ Il en va de notre morale la plus élémentaire. Comment accepter le viol des filles enlevées par les troupes d’occupation ou leurs milices ? Pourquoi supporter le meurtre des enfants et le rapt des garçons, torturés, brisés et revendus, vivants ou morts, à leur famille ? Et les camps de « filtration » ? Et les « fagots humains » ? Et les villages décimés pour l’exemple ? Quelques ONG et journalistes courageux, russes ou occidentaux, témoignent des forfaits innombrables. Nous ne pourrons pas dire « nous ne savions pas ».

2/ Il en va du principe fondamental des démocraties et des États civilisés : le droit à la vie des civils, la protection due à l’innocent, à la veuve et à l’orphelin. Les accords internationaux et la charte de l’ONU obligent. Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes n’implique pas le droit des gouvernants à disposer de leurs peuples.

3/ Il en va de la lutte anti-terroriste elle-même. Qui ne s’aperçoit que l’armée russe joue les pompiers pyromanes ? Au bout de dix années de répression à grande échelle, le feu, loin de s’éteindre, s’étend, franchit les frontières, embrase le Nord Caucase et ensauvage les combattants.

4/ Il en va du réalisme politique et du bon sens. Allons-nous longtemps ignorer que, brandissant l’épouvantail du « terrorisme tchétchène », le gouvernement russe supprime les libertés acquises à la chute de l’empire soviétique ? Reprise en main des mass media, lois contre les ONG, renforcement de la « verticale du pouvoir », la guerre camoufle et motive le rétablissement d’un pouvoir central sans contre-pouvoirs qui le limitent, c’est-à-dire : couvre le retour à l’autocratie.

Les guerres de Tchétchénie durent depuis 300 ans. Elles furent sauvagement coloniales sous le Tsar, quasi génocidaires sous Staline qui déporta l’entière population, dont un tiers périt dans le seul transfert au Goulag. Aujourd’hui, il s’agit, eu égard à la proportion des morts et à la cruauté des moyens, du pire conflit inaugurant le XXIème siècle.

Parce que nous rejetons les aventures coloniales et exterminatrices, parce que nous aimons la culture russe et que nous croyons la Russie capable de s’épanouir dans un avenir démocratique, parce que nous estimons que le terrorisme doit être condamné, qu’il soit le fait de groupes sans État ou d’armées avec État, nous demandons que la question tchétchène ne soit plus couverte d’un mutisme complaisant. Nous devons aider les autorités russes à sortir du piège où elles sombrent aux risques et périls des Tchétchènes, des Russes et des nôtres. Il nous paraîtrait inconcevable qu’au prochain G8, réuni en juin 2006 (en Russie), la « question tchétchène » soit évacuée d’office et ne fasse pas l’objet de discussions publiques. Au delà de nos divergences quant à l’indépendance ou non de la Tchétchénie, nous sommes tous concernés par l’épouvante d’une guerre sans fin.

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