Friday, November 28, 2014
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Les innocents criminels égyptiens

LE CAIRE – « Bachar devrait abandonner le pouvoir et se retirer tranquillement en Égypte. Le procureur général est accommodant avec les meurtriers », me disait un ami en parlant du président syrien Bachar el-Assad, pendant que nous regardions le procès de l’ancien président égyptien Hosni Moubarak qui se déroulait dans l’enceinte de l’académie de police. Alors que Moubarak et l’ancien ministre de l’Intérieur (et de la sécurité), Habib el-Adli, ont été condamnés à la prison à vie à l’issue du procès, six anciens hauts responsables des services de sécurité égyptiens chargés de la répression ont été acquittés.

Hassan Abdel Rahmane, l’ancien chef des tristement célèbres services de la sécurité de l’État, analogue à la Stasi est-allemande ; Ahmed Ramzi, le chef des Forces de sécurité centrales (CSF) ; Adli Fayed, le chef de la Sécurité générale ; et les chefs des services de sécurité du Caire, de Guizeh et du 6 octobre, respectivement Ismaïl Chaer, Ossama Marasi et Omar Faramaoui, ont été entièrement disculpés. Les avocats de Moubarak et d’el-Adli feront appel de la sentence et de nombreux Égyptiens pensent que leurs peines seront atténuées.

Les verdicts de la Cour ont envoyé un message sans équivoque, qui comporte des conséquences de taille pour la transition politique en Égypte. Un cri spontané a été poussé par les familles des victimes et leurs avocats à l’annonce du verdict : « Le peuple veut que le pouvoir judiciaire soit nettoyé ».

En fait, les Égyptiens – dont des juges éminents - sont nombreux à penser que l’appareil judiciaire n’est pas une institution indépendante. « Ce verdict est une erreur professionnelle majeure. Ces généraux auraient dû être condamnés à la prison à vie comme Moubarak » a estimé Zakaria Abdelaziz, l’ancien président élu d’un influent club de juges. « Les massacres se sont étalés sur plusieurs jours et personne n’a donné l’ordre qu’ils cessent. Le ministère de l’Intérieur n’est pas le seul qui doit être purgé. L’appareil judiciaire doit l’être également » a-t-il ajouté.

Il ne fait aucun doute que les verdicts renforceront la culture d’impunité qui sévit au sein des services de sécurité. Les services de la sécurité de l’État (SSI) et ses départements se sont rendus responsables de nombreuses violations des droits de l’homme, dont le recours régulier à la torture et aux exécutions extrajudiciaires, tout au long des trente ans au pouvoir de Moubarak. Lorsque les manifestants ont envahi le siège du SSI et ceux des gouvernorats en mars 2011, des salles et du matériel de torture ont été découverts dans chaque bâtiment.

Les détentions illégales, les enlèvements, disparitions, torture systématique, viols et conditions de détention inhumaines ont été documentés depuis les années 1980 par des organisations de défense des droits de l’homme et par quelques tribunaux égyptiens. L’acquittement des chefs des Services de la sécurité de l’État (SSI)  et des Forces de sécurité centrales (CSF) - (l'organisme qui avec 300.000 hommes représentait le « muscle » du régime Moubarak), après une révolution initiée par la brutalité policière, a immédiatement provoqué un renouveau des manifestations place Tahrir. « Soit nous obtenons justice pour nos martyrs, soit nous mourrons comme eux » scandaient des centaines de milliers de manifestants sur la place Tahrir et ailleurs en Égypte. Les occupations des places du pays, rappelant celles des dix-huit jours de janvier et de février 2011 qui ont renversé le régime Moubarak, ont déjà commencé.

Une troisième conséquence du verdict est qu’il encourage la faction au sein du ministère de l’Intérieur opposée aux réformes. D’après les recherches que j’ai effectuées pendant un an sur les réformes des services de sécurité égyptiens, cette faction est déjà la plus forte.

À la suite de la révolution, les luttes intestines au sein du ministère de l’Intérieur sont devenues publiques. « Nous devons sauver la face » a indiqué le général Abdelatif Badiny, un ministre de l’Intérieur adjoint limogé sous le ministre Habib el-Adli. «  Plusieurs officiers et responsables refusaient de torturer les prisonniers et s’opposaient à la corruption, mais il nous faut aujourd’hui un président révolutionnaire qui nous donne des moyens pour purger le ministère ».

Badiny a été rétabli dans ses fonctions après la révolution, pour être réprimandé en novembre 2011 à la suite d’affrontements entre des manifestants et les forces de police qui ont fait plus de 40 victimes parmi les manifestants. « Badiny prônait le dialogue avec les manifestants, tandis que les hommes de Habib el-Adli voulaient une répression féroce. Ce sont eux qui l’ont emporté au final » m’a dit le commandant de police Ahmad Ragab, le porte-parole de la Coalition générale des officiers de Police, favorable aux réformes, qui cherche à établir un syndicat des forces de police et une réforme des services de sécurité selon des lignes apolitiques et professionnelles.

Le verdict du procès Moubarak aura également des incidences sur deux autres points : sur la capacité des forces révolutionnaires à se mobiliser et donc à exercer des pressions sur le Conseil suprême des Forces armées au pouvoir, et sur l’élection présidentielle. Les objectifs des manifestants place Tahrir et ailleurs sont notamment une refonte de l’appareil judiciaire, une loi qui interdirait aux hauts responsables du régime Moubarak d’occuper une fonction politique pendant dix ans, un nouveau jugement des généraux sous les ordres de Habib el-Adli, et le limogeage du procureur général (nommé par Moubarak).

Des appels, encore modestes, se font également entendre pour une plus grande unité dans la perspective du second tour de l’élection présidentielle les 16 et 17 juin. Ces appels vont d’une demande en faveur d’un transfert immédiat du pouvoir à une coalition de candidats à la présidence issus de la révolution (bien que le mécanisme d’un tel transfert soit plutôt vague) à la formation d’un front présidentiel unifié durant l’entre deux tours, avec Mohammed Morsi des Frères musulmans comme président et Hamdeen Sabbahi, nassériste et de tendance gauchiste, et Abdel Moneim Aboul Foutouh, un islamiste modéré de tendance libérale, comme vice-présidents. Les députés ont déjà invité ces trois personnalités à venir négocier une coalition devant le Parlement.

Il est probable que le verdict encourage le soutien à Morsi avant le second tour de l’élection présidentielle, qui lors du premier tour avait dû partager le vote islamique avec deux autres candidats. Une partie importante des voix révolutionnaires non-islamistes se reportera sur Morsi à cause de l’absence de candidatures révolutionnaires alternatives. Un commentaire souvent entendu place Tahrir est :  «  Nous avons des divergences avec Morsi, mais nous avons des différents sanglants avec Chafiq », le dernier Premier ministre de Moubarak et l’adversaire de Morsi au deuxième tour. Près de 9,7 millions d’électeurs avaient au premier tour voté en faveur de candidats pro-révolution, non-islamistes et non-Frères musulmans. La plus grande partie de ces voix se reportera sans doute sur Morsi, au lieu de s’abstenir (comme semblait être la tendance générale avant le verdict).

Les Frères musulmans doivent se décider sur la participation d’autres parties s’ils veulent rallier le soutien des électeurs d’Aboul Fotouh et de Sabahi avant le second tour, face à Ahmad Chafiq. Mais pour l’instant, la place Tahrir et les autres places en Égypte accueillent à nouveau les forces favorables au changement, qu’elles soient islamistes ou non. Le principal défi posé aux révolutionnaires égyptiens est de maintenir cette unité, d’établir un gouvernement de coalition, de transformer leurs cris de ralliement en demandes concrètes et de maintenir la pression durant leur mise en œuvre. La révolution égyptienne se poursuit.

Traduit de l’anglais par Julia Gallin

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    1. CommentedFrank O'Callaghan

      Only when the guilty are held accountable is the world safe for truth. When justice and power clash we must take the side of justice.

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