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L'Égypte dans les pensées de la Jordanie

AMMAN – Les actes de la cour royale de Jordanie dans les jours suivant l’annonce officielle de la victoire des Frères musulmans de Mohamed Morsi dans l’élection présidentielle égyptienne révèlent un passage intrigant. Le Roi Abdullah II de la Jordanie a toujours hésité à ratifier une loi électorale attendue depuis longtemps. Sa signature a été suivie de l’adoption de la loi, d’une demande d’amendement et d’une rencontre officielle de dernière minute avec le chef du Hamas.

Au cours de la dernière année, le Roi Abdullah n’a cessé de proclamer que les Jordaniens voteront dans des élections libres et régulières avant la fin de 2012. Des changements constitutionnels ont été adoptés. Une commission électorale indépendante a été constituée en vertu de la législation. Un juriste jordanien respecté qui a siégé à titre de juge de la Cour internationale de Justice a même fait l’objet de remontrances pour avoir laissé traîner en longueur l’adoption de la loi électorale.

Pourquoi donc le Roi a-t-il attendu quatre jours après que les deux chambres du Parlement aient adopté la loi pour qu'elle soit ratifiée et pour quelles raisons a-t-il demandé immédiatement que des amendements y soient apportés ?

La loi met en place un système en grande partie majoritaire qui repose sur des circonscriptions uninominales, avec seulement 17 des 140 sièges du Parlement tirés des listes des partis nationaux pouvant être mis en jeu pour les élections, a été entérinée par le Sénat de la Jordanie quelques heures avant que la commission électorale indépendante de l’Égypte ait confirmé la victoire de Morsi. Des gens consultés au sein du gouvernement jordanien et du palais m’ont confirmé qu’ils avaient reçu des indications que le poste de président irait à l’ex-premier ministre de Moubarak, Ahmed Shafiq.

La victoire de Morsi a complètement changé la donne. Les Frères musulmans en Jordanie ont boycotté l’élection parlementaire du pays en 2010, faisant valoir que le gouvernement « n’avait donné aucune garantie de l’intégrité de l’exercice ». Dans l’élection de 2007, le mouvement des Frères a accusé le gouvernement de « fraude » électorale et il s’est opposé au système électoral majoritaire.

Les dirigeants de Jordanie se sont peu à peu éloignés des réformes politiques générales promises dans l'euphorie initiale du Printemps arabe. Bon nombre de personnes, notamment l'ex-premier ministre Awn Khasawneh, estiment que ceci reflète le credo partagé par l'élite politique jordanienne voulant que le Printemps arabe ait fait son temps en Jordanie comme au Proche-Orient. Après tout, les protestations du peuple n'ont pas vraiment réussi à faire monter la pression. Le régime Bashar al-Assad tient encore le fort en Syrie. L'Égypte, quant à elle, n'a encore ni constitution ni parlement et semble vouloir se détourner de la démocratie, à moins qu'elle ne soit entrée dans la spirale descendante du chaos social.

Toutefois, Khasawneh, qui a invité les islamistes à participer au processus politique et a forgé un rapprochement avec le mouvement islamique palestinien du Hamas, met en garde contre l'erreur commune de penser que le Printemps arabe est chose du passé. Peu après sa démission en mai, il a déconseillé aux dirigeants jordaniens de faire preuve d'une trop grande complaisance à l'égard du processus des réformes. Alors qu'il se faisait remplacer par un conservateur, il n'a pas manqué de rappeler aux dirigeants politiques de la Jordanie que le printemps est une saison qui finit toujours par revenir.

Fort de l'avènement au pouvoir de Morsi en Égypte, le printemps semble être revenu en Jordanie plus rapidement que prévu. Même Khasawneh ne s'y attendait pas. Le Front d'action islamique, le parti politique proche des Frères musulmans en Jordanie, a continué de rejeter le système électoral majoritaire, qui donne préséance aux tribus sur les partis politiques et d'autres composantes importantes de la société. En particulier, étant donné leur faible poids relatif dans les listes des partis nationaux, les Jordaniens d'origine palestinienne, qui composent près de la moitié de l'électorat, ne représentent qu'un faible pourcentage des représentants élus.

L'aval de la loi par le souverain du pays permettra à la commission électorale nouvellement constituée d'entamer ses travaux. Mais Son Altesse exige maintenant que le Parlement rende aussi la loi plus représentative. Le Roi a donc reçu le dirigeant du Hamas Khaled Mashal dans une rencontre officielle comprenant un dîner royal, des réunions avec le premier ministre Fayez Tarawneh, et, plus important encore, des discussions avec le chef des services secrets jordaniens, qui avait lui-même recommandé en 1999 que soit expulsé de la Jordanie Mashal et quatre autres représentants du Hamas.

Les décisions de bonifier la loi électorale et de recevoir Mashal n'avaient pas pour seul but de convaincre le mouvement islamiste du pays de participer au processus politique. Comme bien d'autres pays arabes, la Jordanie, peuplée de sept millions d'habitants, se doit de respecter l'Égypte, son voisin arabe le plus peuplé et le plus puissant. D'autant plus, que sur le plan économique, la Jordanie est encore tributaire du gaz naturel de l'Égypte, qui lui est fourni à tarif réduit.

La Jordanie semble avoir lu les feuilles de thé politiques et en est venue à la conclusion qu'il est plus sensé de resserrer les liens avec la nouvelle garde politique de l'Égypte que de se la mettre à dos. Et de meilleures relations avec l'Égypte impliquent forcément des liens plus étroits avec Morsi et les Frères musulmans.

Traduit de l’anglais par Pierre Castegnier