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Les nombreuses recettes de la croissance économique

CAMBRIDGE, MASSACHUSETS. – Les “grandes idées” en matière de développement ont toujours été dominées par des visions globales de la transformation des sociétés pauvres. De la “grande poussée” à la “croissance équilibrée”, du “consensus de Washington” aux “réformes de deuxième génération”, l’accent a été mis sur le changement en bloc.

La mode actuelle en matière de développement ne déroge pas à la règle. L’obsession généralisée pour l’agenda de la “gouvernance” suppose un large effort pour remodeler les institutions des sociétés en voie de développement, comme condition préalable à la croissance économique. Le projet du millénaire de l’ONU inclut notamment une grande poussée coordonnée des investissements en capital humain, en infrastructures publiques et en technologies agricoles.

Cependant, il y a aussi eu quelques dissidents iconoclastes à ces approches par trop “globales”, et Albert Hirschman a sans doute été le plus illustre d’entre eux. En effet, les contributions majeures de Hirschman sont désormais reconnues par le Social Science Research Council (Conseil pour les recherches en sciences sociales) des États-Unis, qui a instauré cette année un prix en son honneur.

Les travaux de Hirschman s’écartèrent du développement économique au fil de sa brillante carrière, mais, à l’époque où il était encore impliqué dans les débats sur le développement, il lui arrivait fréquemment de rappeler à ses contemporains que si un pays avait la capacité de mener à bien un programme global de développement, c’est qu’il n’était pas sous-développé au départ.

Il remit un jour John Kenneth Galbraith en place pour avoir énoncé une longue liste de conditions à remplir pour que les aides étrangères soient efficaces. Si les pays en voie de développement pouvaient remplir ces conditions, écrivit-il, ce serait à eux d’envoyer de l’aide aux États-Unis !

Hirschman pensait que les possibilités de développement économique ne sont pas aussi limitées que les théories globales ne nous poussent à le croire. Les déséquilibres spécifiques au sous-développement créent des opportunités que les décideurs peuvent saisir. Au lieu de s’en remettre à des lubies émanant de l’étranger, il est nécessaire de rechercher et d’expérimenter les solutions originales qui permettront de déjouer les structures sociales qui inhibent la croissance.

Les idées centrales de Hirschman sur le développement ont prouvé leur validité. La leçon primordiale de ces cinquante dernières années est que les décideurs politiques doivent être dans une vision plus stratégique que globale. Ils doivent faire du mieux qu’ils peuvent avec ce qu’ils ont plutôt que d’espérer transformer la société dans son ensemble. Il leur faut identifier les priorités et les opportunités pour s’en servir. Ils doivent préférer les changements séquentiels et cumulatifs à la grande découverte unique et globale.

Les pays prospères ont plusieurs caractéristiques en commun. Ils disposent tous d’un certain degré de protection efficace des droits de propriété et de sécurisation des contrats, maintiennent la stabilité macroéconomique, cherchent à s’intégrer dans l’économie mondiale, et assurent un environnement approprié à la diversification des productions et à l’innovation.

Mais la manière dont ces objectifs sont réalisés diffère. Par exemple, une meilleure intégration sur les marchés internationaux peut s’obtenir par des subventions aux exportations (Corée du Sud), des zones franches (Malaisie), des incitations à l’investissement des multinationales (Singapour), des zones économiques spéciales (Chine), des accords régionaux de libre-échange (Mexique) ou la libéralisation des importations (Chili).

Les politiques les mieux conçues se fondent toujours sur les conditions locales, elles se servent des avantages existants et cherchent à surmonter les contraintes régionales. C’est pourquoi les réformes qui donnent des résultats supportent souvent mal les voyages. Ce ne sont pas, après tout, des plantes de serre, que l’on peut replanter à l’envi dans n’importe quelle terre.

En outre, générer de la croissance économique requiert de toucher les bonnes cibles, et non pas de tout faire en une seule fois. L’essentiel, à tout moment, est de soulager la société des contraintes qui la bloquent – une autre raison pour laquelle il faut des politiques différentes selon les endroits. À la fin des années 1970, la Chine souffrait de faibles incitations au rendement agricole. Aujourd’hui, le Brésil souffre d’un apport de crédits inadapté. Le Salvador souffre d’incitations inadéquates à la production de produits commercialisables. Le Zimbabwe souffre de mauvaise gouvernance.

Chacun de ces problèmes appelle une méthode différente pour libérer la croissance. Il faut des réformes sélectives et bien ciblées, pas une liste interminable.

Les pays vont au devant de problèmes lorsqu’ils ne profitent pas des périodes de forte croissance pour renforcer leurs fondations institutionnelles. Deux types d’institutions en particulier ont besoin d’être consolidées : celles de gestion des conflits, pour améliorer la résistance des économies aux chocs externes, et celles qui encouragent la diversification de la production. La croissance s’est effondrée à la fin des années 1970 en Afrique en raison de la faiblesse du premier type, et elle est arrivée à son terme en Amérique latine après la première moitié des années 1990 en raison de la faiblesse du second.

Cette ligne de pensée a de grandes implications dans la conception d’accords économiques globaux appropriés. Hirschman serait atterré par les intrusions dans les politiques nationales que se permettent aujourd’hui l’OMC et le FMI. Avec leur lourd penchant pour les “ best practices ” et la standardisation, ces institutions bureaucratiques internationales sont, en effet, terriblement mal adaptées à la recherche de solutions innovantes et originales, convenant aux besoins particulier de chaque pays.

Mais Hirschman ne manquerait sans doute pas non plus de sermonner les gouvernements des pays en développement, parce qu’ils n’assument pas leurs responsabilités et se déchargent un peu trop facilement sur ces agents extérieurs. Car, pour finir, il appartient à chaque pays de dire : “Merci, mais non ; nous allons le faire à notre façon.”

Nombre d’économistes voyaient d’un œil sceptique l’approche de Hirschman parce qu’elle ne correspondait pas à l’économie telle qu’on la leur avait apprise. Pourtant, au fil des ans, l’économie est, elle aussi, devenue plus riche. Les modèles dynamiques sont devenus beaucoup plus courants, une économie de “second rang” s’est développée, l’économie politique est devenue conventionnelle, et l’économie du comportement a mis l’“acteur rationnel” en doute. Par conséquent, Hirschman ressemble de moins en moins au franc tireur qu’il se plaisait à être. La sagesse conventionnelle va peut-être enfin le rejoindre.

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