Thursday, April 17, 2014
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Mourir de l’envie de grandir ?

STANFORD – Nous sommes constamment bombardés d’informations sur les risques présumés ou les effets bénéfiques de tel ou tel aliment, complément alimentaire, produit chimique, médicament, ou activité particulière. Un article paru dans The Annals of Internal Medicine, en juillet dernier, a par exemple rapporté que les personnes travaillant au moins 11 heures par jour étaient exposées à un risque 67% plus élevé d’attaque cardiaque, ou de décès des suites d’une maladie cardiaque, que les personnes travaillant 7 à 8 heures par jour.

Rien dans cette étude ne permet pourtant de soutenir que de longues heures de travail provoquent  effectivement la maladie cardiaque. En effet, l’un des malentendus les plus courants s’agissant des études scientifiques réside dans la différence essentielle entre corrélation et causalité. De longues journées de travail pourraient n’être qu’un indicateur de risque plus élevé de maladie cardiaque. Par exemple, il se pourrait simplement que des personnes extrêmement stressées, ayant une personnalité de type A, estimant que les cheeseburgers au bacon et les sauces à la crème constituent des aliments de base, et d’ores et déjà exposées à un risque plus élevé de maladie cardiaque sur le long terme, aient également tendance à travailler plus longtemps.

Les études qui révèlent un lien entre un facteur particulier et un effet sur la santé ne devraient être considérées que comme des résultats préliminaires destinés à orienter les chercheurs vers des recherches et des analyses plus approfondies. Pourtant, même les organismes professionnels de régulation, censés en être conscients, s’égarent parfois dans ce genre de malentendu et réagissent de manière excessive.

En décembre dernier, la Food and Drug Administration américaine a publié un communiqué (Drug Safety Communication) au sujet des résultats d’une vaste étude menée en France – Santé Adulte GH Enfant, ou étude SAGhE – et établissant un risque accru de décès liés à la thérapie par hormones de croissance biosynthétiques au sein de la population générale française. 93 décès ont été rapportés au sein du groupe traité, contre les 70 prévus par les calculs statistiques.

Un article de presse a repris l’étude et l’alerte de la FDA en titrant : « Are children dying for an inch or two? » (Nos enfants vont-ils mourir pour quelques centimètres de plus ?), formule évidemment terrifiante pour les dizaines de milliers de patients (ainsi que pour les innombrables bodybuilders et athlètes qui l’utilisent hors-indication) qui ont eu recours à cette hormone au cours des 26 dernières années.

Ceci nous ramène au dilemme de la corrélation et de la causalité. L’étude française a comparé l’intégralité des patients ayant pris des hormones de croissance avec l’intégralité de la population. Pourtant, ces deux groupes ne sont absolument pas comparables : les enfants qui se sont vu administrer le médicament incriminé ne sont pas des enfants comme les autres.

Les hormones de croissance sont administrées aux enfants pour traiter différents types de problèmes de croissance. Ces problèmes incluent une déficience inexpliquée des hormones de croissance, ou  une insuffisance de la capacité de la glande pituitaire à produire cette hormone, en raison de lésions traumatiques ou d’irradiations lors de traitements du cancer. Elles sont également administrées aux enfants qui ne parviennent pas à grandir à cause d’une insuffisance rénale chronique, ou d’anomalies génétiques comme le syndrome de Turner, le syndrome de Noonan, et le syndrome de Prader-Willi.

Ces enfants sont considérablement affaiblis. Le syndrome de Turner, anomalie chromosomique caractérisée par l’absence d’un ou de tous les chromosomes sexuels, se manifeste de plusieurs façons : anomalies physiques (le plus souvent une insuffisance des ovaires, qui se traduit par l’absence de cycles menstruels et par une stérilité) et divers autres problèmes de santé comme des maladies cardiaques congénitales, des taux d’hormones thyroïdiennes trop faibles, et des maladies auto-immunes.

De même, le syndrome de Noonan, maladie génétique relativement commune, se caractérise par un développement anormal de différentes fonctions du corps qui est la cause de caractéristiques faciales inhabituelles, d’une petite taille, et d’anomalies cardiaques. Le syndrome de Prader-Willi est caractérisé par un faible tonus musculaire, un faible taux d’hormones sexuelles, ainsi qu’un défaut d’une partie du cerveau qui contrôle la sensation de satiété, entraînant suralimentation et obésité.

Ainsi, s’attendre à ce que le taux de mortalité de ces patients soit identique à celui de la population générale reviendrait à blâmer l’insuline pour la diminution de la longévité chez les diabétiques (qui souffrent de maladies cardiaques et rénales plus fréquemment que les non-diabétiques). En effet, il s’agirait d’une grande nouvelle médicale si l’on ne constatait aucune augmentation du nombre de décès parmi les patients traités par hormones de croissance, car cela signifierait que la substance offre en réalité une effet de prolongation de la durée de vie chez une population dont il est prévu qu’elle mourra prématurément.

Une autre conclusion de l’étude SAGhE suscite un certain scepticisme quant à une relation de cause à effet entre le médicament et l’augmentation du taux de mortalité : les décès en question ont été entraînés par des causes qui sont structurellement et physiologiquement très différentes – principalement des cancers des os, maladies cardiovasculaires et accidents vasculaires cérébraux. Une manifestation plus étroite et unimodale de la toxicité serait plus convaincante dans l’établissement d’une quelconque causalité.

Les organismes de réglementation américains ont immédiatement tiré la sonnette d’alarme. L’Agence européenne du médicament a quant à elle été plus modérée, en déclarant dans un communiqué : « Sur la seule base de cette étude observationnelle, le risque ne saurait être associé avec certitude au traitement par hormones de croissance. Les résultats doivent être confirmés et complétés par des analyses plus poussées. »

Il existe indéniablement une tendance à associer incendies et camions de pompiers ; cela ne signifie pas pour autant que l’un soit la cause de l’autre. Si vous-même ou l’un de vos proches a été traité par hormones de croissance (ou l’est toujours) sous la supervision d’un médecin, que cela ne vous fasse pas perdre le sommeil.

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