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La dérive vers les rapides

LONDRES – On nous dit que nous vivons des temps difficiles, avec de nombreux points d’inquiétudes et peu de certitudes réconfortantes. Mais, au fait, quel était exactement le degré de réconfort des certitudes passées ? 

J’ai grandi dans un monde dans lequel la paix et la stabilité étaient assurées par la menace d’un anéantissement nucléaire global. Mon premier semestre universitaire a coïncidé avec la crise des missiles cubains. L’Est communiste lorgnait par dessus le mur de Berlin sur l’Ouest capitaliste et démocratique. Les deux côtés menaient des guerres par procuration en Afrique et en Asie. Des dizaines de milliers d’hommes et de femmes sont morts au nom de la démocratie au Vietnam, vers lequel les étrangers se précipitent aujourd’hui pour investir leur argent. Des centaines de millions d’hommes et de femmes ont été laissés à la porte de la prospérité en Chine et en Inde par la folie de Mao Tsé-toung et le socialisme malavisé du Parti du Congrès.

Ces temps là étaient-ils vraiment meilleurs ? Et quels sont les gros problèmes qui aujourd’hui devraient nous faire perdre le sommeil ?

Et bien, en tout premier lieu, les problèmes actuels sont le résultat de succès passés. La terre compte quatre fois plus d’habitants qu’il y a cent ans, qui fabriquent 40 fois plus de produits et crachent 17 fois plus de dioxyde de carbone dans l’atmosphère. Voilà la question existentielle à laquelle le monde est aujourd’hui confronté et pour laquelle notre réponse demeure désespérément inappropriée.

Ensuite, nous nous trouvons dans une situation originale qui consiste à avoir un leader global – les Etats-Unis – qui est aussi le plus gros débiteur au monde. Si l’Amérique n’avait pas autant emprunté par le passé, le monde n’aurait pas connu une croissance aussi rapide. L’Amérique était plus le grand magasin du monde que son imperium. Mais il suffit de penser combien le monde serait différent si l’Amérique avait un excédent commercial et un niveau plus gérable d’emprunt domestique que les 14 billions de dollars de dettes contractées par les détenteurs de carte de crédit avant 2007.

Troisièmement, comme à chaque fois par le passé, le monde tente avec difficultés de s’adapter à l’arrivée d’un petit nouveau dans la bande, et celui là est de taille. La Chine est le plus grand pays du monde depuis des millénaires et jusqu’à la moitié du XIXème siècle, elle en était la plus grande économie, aussi – principalement parce qu’elle avait un si grand nombre de consommateurs et de producteurs. Ce sera bientôt le cas à nouveau, même si en terme de richesse par habitant, la Chine ne se place qu’au centième rang mondial, derrière l’Albanie.

Mais la Chine s’avère être un vrai dur, de même que l’Inde – dont la population devrait bientôt dépasser en nombre et en jeunesse celle de la Chine – et le Brésil. Comment pouvons-nous faire face à cette nouvelle puissance économique et politique ? Tandis que la Chine commence à jouer un peu de cette influence alentours – par exemple dans son propre voisinage à la recherche d’une envergure maritime et de pétrole sous-marin – la principale menace qu’elle représente est que, loin de continuer de prospérer, le pays se désagrège.

Quatrièmement, parallèlement à tous ces évènements, les institutions mises en place après la deuxième guerre mondiale, pour définir des règles internationales et présider à leur application, ont perdu beaucoup de leur influence et de leur légitimité politique et économique. Les Nations Unies et les institutions de Bretton Woods ne reflètent plus le nouvel équilibre mondial des pouvoirs et même si l’ampleur des problèmes communs à tous les pays est plus importante, ils sont moins  enclins à partager la souveraineté nécessaire à leur règlement.

Ces circonstances exigent une gouvernance toute en force et en sagesse. En l’absence de l’Amérique, il est difficile de voir d’où elle pourrait provenir. Un président intelligent à Washington est entravé dans son action par un système politique dans lequel tout consensus à l’intérieur ou toute action décisive à l’étranger est rendu impossible. Nombre d’adversaires politiques du président Barack Obama considèrent la notion d’une gouvernance américaine des institutions internationales et d’une obligation à l’engagement et au multilatéralisme comme une forme de traitrise non américaine.

Pour leur part, les partenaires européens de l’Amérique issus de la deuxième guerre mondiale, alors qu’ils continuent de compter pour un cinquième de la production mondiale, sont obnubilés par l’inadéquation de leurs propres efforts mis en place pour améliorer leur compétitivité internationale et sauver une monnaie partagée par nombre d’entre eux. Il n’y a pas grand chose à attendre de la part de l’Union Européenne en terme d’initiative politique concertée et confiante sur la scène internationale.

Et qu’en est-il des puissances émergentes ? La Chine a pris un considérable avantage dans le marché mondial, lequel avait été créé principalement par les Etats-Unis. Mais elle remet maintenant en question les principes sur lesquels était basée la politique réussie de l’Amérique pour une paix prospère et démocratique ; et elle n’a pas de modèle alternatif à proposer en échange. Tenter de préserver les avantages de ses exportateurs et racheter des matières premières au mépris de leur prix politique et économique constitue une tactique pour la Chine, pas une stratégie pour le monde.

Les puissances émergentes n’ont pas non plus d’alternative à proposer, bien qu’à terme, l’Inde pourrait s’alarmer un peu plus des pressions de la Chine et le Brésil pourrait se repentir d’avoir dorloter le Venezuela et Cuba. 

Alors qui mettra un frein aux ambitions nucléaires de l’Iran ? Qui négociera une paix au Moyen Orient ? Qui permettra d’éviter une dérive globale vers une guerre des monnaies et un protectionnisme commercial ? Qui s’assurera que la conférence de Cancun sur le changement climatique en décembre prochain n’aura pas le même destin que celle de Copenhague ? Qui donnera force et autorité morale à la reconstruction des états en faillite et de ceux sur le point de l’être et qui sont les incubateurs de nombre de nos problèmes, depuis le terrorisme jusqu’aux drogues illicites ?

Hier n’était donc pas aussi bien que nous voulons nous en souvenir. Mais aujourd’hui manque de gouvernance et en conséquence, il se pourrait que demain soit bien plus redoutable. En attendant, nous sommes à la dérive, apparemment inconscients des terribles rapides qui nous menacent en aval.

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