Friday, November 28, 2014
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Le Match Coree Japon

SEOUL – Mi-novembre, tous les regards se tourneront vers Séoul car ce sera la première fois que les dirigeants du G20 se réuniront dans la capitale sud-coréenne. Il était grand temps car la Corée du Sud est un succès remarquable : en l’espace d’une génération, après avoir traversé une guerre civile, subi la menace permanente de leur frères communistes du nord, longtemps submergés par la pauvreté et dirigés par une junte militaire pendant plus de 40 ans, les Sud Coréens sont parvenus à bâtir la 13ème économie mondiale et la plus éclatante démocratie de l’Asie.

Historiquement coincée entre ses deux géants voisins, la Chine et le Japon, la Corée du Sud a longtemps été considérée comme un figurant à l’identité culturelle floue. En Asie, cependant, les dirigeants japonais n’ont pas attendu le sommet de Séoul pour se rapprocher de la Corée du Sud. La Corée du Sud est une ancienne colonie japonaise (1910-1945) et ses habitants y furent traités comme une race inférieure. Aujourd’hui, l’économie sud coréenne connaît une croissance annuelle de 5% en moyenne depuis dix ans, tandis que celle du Japon n’a été que de 0,42% au cours de la même période.

On peut toujours discuter de la maturité économique de la Corée du Sud en arguant du fait qu’elle ne fait que rattraper son retard par rapport à un Japon plus en avance. C’était en effet le cas dans les années 70. Plus maintenant. Mais alors que la croissance de la Chine se construit sur une main d’ouvre bon marché tandis que des millions de paysans se pressent dans l’économie industrielle, la recette du succès sud coréen est bien différente, fondée sur l’esprit d’entreprise, l’innovation et des produits de qualité : ce sont Samsung et Hyundai, et non les bas salaires, qui sont les locomotives de la croissance sud-coréenne.

Une autre clé du succès sud-coréen est la relation équilibrée qui s’est établie entre des gouvernements stables et le secteur privé, et clairement illustrée en fin d’année dernière lorsqu’un consortium sud coréen a remporté un contrat de construction de quatre réacteurs nucléaires aux Emirats Arabes Unis à la barbe des Français.

Dans les années 70, les Japonais savaient harmoniser les objectifs du secteur public et ceux du secteur privé, mais ce n’est plus le cas aujourd’hui. « Nous devrions maintenant imiter les Sud Coréens », déclare Eisuke Sakakibara, éminent économiste japonais et l’un des architectes du « miracle » japonais des années 80. Les Japonais en quête de miracles se tournent aujourd’hui vers Séoul. 

« Au Japon, on parle des années 1990-2000 comme de la « décennie perdue », explique l’économiste libéral Fumio Hayashi. Le Japon vit aujourd’hui sa deuxième décennie perdue. Hayashi et Sakakibara – et probablement la plupart des économistes japonais – s’accordent généralement sur les raisons fondamentales de cette spectaculaire stagnation : les Japonais ont cessé de travailler dur. Moins d’heures de travail, des vacances prolongées, et une population vieillissante (depuis 2005) ont, bien évidemment, sapé la croissance japonaise. Pour inverser cette tendance, «  les Japonais devraient travailler plus, faire plus d’enfants, et autoriser l’immigration, » selon Sakakibara. Mais rien n’est fait pour encourager ces tendances.

Les Japonais vivent encore confortablement grâce à leurs investissements passés. Les sociétés japonaises à l’étranger sont encore lucratives et le Japon reste le leader mondial des niches de haute technologie, comme l’électronique et les fibres de carbone. La technologie des iPhones d’Apple et celle du tout dernier avion de Boeing reposent largement sur des brevets d’innovation japonais. Ces avantages comparatifs peuvent maintenir la Japon hors de l’eau pendant quelque temps mais seulement jusqu’à ce que la Chine ou la Corée du Sud le rattrapent.

On pourrait s’attendre à ce que le Japon soit totalement déprimé, mais ce n’est pas le cas. Même s’il est vrai que de nouvelles formes de pauvreté et de chômage apparaissent, elles sont  dissimulées par la solidarité familiale ou la culture d’entreprise. Plutôt que de les licencier, les sociétés baissent les bonus annuels superflus de leurs employés. La jeunesse japonaise a tendance à être inactive jusqu’à 30 ans, et les femmes mariées restent à la maison.

Le vieillissement de leurs électeurs a convaincu les partis politiques de taire les appels au changement. Les coalitions instables de court terme qui gouvernent le pays préfèrent gagner du temps en lançant des soi-disant plans publics de relance ou maintenir à flot des entreprises inefficaces par le biais de subventions. Vingt années de ce genre de politique à courte vue, quelque soit le parti au pouvoir, ont alimenté la dette, entravant l’investissement privé.

Plus étonnant, la stagnation a trouvé ses partisans au Japon même. Un intellectuel très en vue, Naoki Inose, qui est aussi vice-gouverneur de Tokyo, a déclaré que « l’ère de la croissance était révolue. » Lorsque le Japon fut menacé par l’impérialisme occidental, poursuit-il, le pays devait s’ouvrir (en 1868) et se moderniser. Ce processus est maintenant terminé. Le Japon est aujourd’hui prêt à renouer avec ses propres traditions d’harmonie sociale et de croissance nulle.

Inose appelle cet avenir la Nouvelle Ère Edo, en référence à la période 1600-1868 : « La population, réduite, profitera des richesses qui auront été accumulées en suffisance et investira désormais sa créativité à raffiner la culture. » La première Ère Edo s’effondrât lorsque la marine américaine ouvrit le marché japonais avec l’arrivée des bateauxnoirs du Commodore Perry en 1853. La deuxième Ère Edo sera-t-elle capable de résister aux ambitions chinoises ? «  La nouvelle Ère Edo a besoin d’une armée japonaise forte, » concède Inose.

La deuxième Ère Edo pourrait apparaître comme une utopie poétique mais elle a une certaine influence : Sakakibara constate que les étudiants japonais n’étudient plus à l’étranger et que « personne n’apprend l’anglais ». Au moment où les Sud Coréens deviennent plus globalisés, apprennent l’anglais et accueillent un plus grand nombre d’immigrants, le Japon entre dans un « processus de dé-globalisation ».

Voilà une tendance inquiétante, et pas uniquement pour le Japon : la Corée du Sud ne peut pas être la seule démocratie asiatique. Si le Japon ne se réveille pas de son rêve Edo, l’Asie pourrait bien devenir un empire chinois.

Ce sujet sera-t-il abordé lors du G20 ? Pas ouvertement, mais certainement dans les coulisses.

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