Saturday, November 1, 2014
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La ruine des États-Unis ?

Lors de ces dix dernières années, le monde a subi les leçons des États-Unis qui proclamaient la perfection de leur économie, leur penchant pour la compétitivité, leur législation du travail décontractée, leur filet de protection sociale discret : tout ce qui était censé créer dynamisme et taux de croissance élevés.

Les Européens du continent furent incités à suivre le modèle américain et à libéraliser leur marché du travail afin que les entreprises prêtes à embaucher puissent le faire sans perdre d'argent et que les chômeurs retrouvant un travail ne voient par leur salaire contrebalancés par des coupes dans les prestations sociales. Les Japonais furent incités à faire porter le poids des pertes de leur système bancaire par la population quand la bulle de la bourse japonaise éclata, puis à privatiser les pans de ce secteur qui étaient encore compétitifs et rentables et à liquider les autres. Les tigres de l'Asie de l'est furent incités à abandonner le système économique germano-nippon reposant sur l'accès bancaire universel et à adopter le modèle anglo-américain reposant sur les marchés financiers des liquidités. Ils furent également sommés de se reprendre et de réguler leur système financier.

D'autres pays en développement furent sermonnés du fait de leur protectionnisme commercial, leur penchant pour l'économie inflationniste, leur incapacité à combattre l'évasion fiscale, leur impuissance à pratiquer une gestion gouvernementale suffisamment forte pour mettre en place une législation du droit foncier et du droit contractuel afin de combattre les notables locaux, les organisations mafieuses, et, par dessus tout, leurs propres fonctionnaires : tout cela les empêchaient de bénéficier des bienfaits de la corne d'abondance de la nouvelle économie mondiale.

Le temps de la revanche est aujourd'hui arrivé, et le monde entier sermonne les États-Unis sur le rétablissement de leur économie qui n'est plus si parfaite. Cette critique peut-elle se révéler constructive, et non pas un simple accès (plaisant bien sûr) de Schadenfreude * ?

Le conseil le plus facile à formuler est que le système économique américain devrait suivre plus fidèlement les conseils que ses défenseurs dispensent aux autres. Dans certains pays, les PDG d'entreprise sont sanctionnés par les représentants des grandes banques mondiales siégeant dans les conseils d'administration et attribuant par vote de nombreuses actions. Dans de nombreux pays, les laisses passées au cou des PDG sont aussi dans les mains par des familles de ploutocrates qui exercent un contrôle à travers des pyramides d'entreprises et de titres spéciaux. Le modèle américain de gestion d'entreprise reposait supposément sur l'ensemble des facteurs suivants :

· Les faillites de gestion devaient entraîner des prises de contrôle agressives ;

· Avant même les prises de contrôle, les dirigeants devaient être sanctionnés par la crainte d'une révolte de leur conseil d'administration, particulièrement quand les membres du conseil pensaient que la société pouvait tomber sous le coup d'une prise de contrôle ;

· Les dirigeants devaient chercher à atteindre une productivité maximale à tout prix, puisque leurs portefeuilles boursiers et autres avantages salariaux basés sur la performance liaient leur propre enrichissement à celui des actionnaires et de l'entreprise.

Avec de telles contraintes, les dirigeants américains devaient exercer une plus grande discrétion que leurs homologues étrangers, afin de pouvoir utiliser leur réflexion professionnelle sans se retrouver prisonniers ni trahis par leur conseil d'administration.

Tout cela combiné devait créer un certain dynamisme. Mais pour que ce système fonctionne, les investisseurs doivent disposer d'informations concrètes sur les performances des entreprises peu prospères et le lien entre le salaire des dirigeants et les performances de l'entreprise doit être réel.

Au lieu de cela, la situation a évolué vers un système comptable complaisant et une méthode d'indemnisation des dirigeants à la pile ou face, où il est décrété que « Pile, vous gagnez. Face, vos actions sont réévaluées et vous gagnez quand même ». Il n'est donc pas surprenant que les dirigeants incapables de démontrer légitimement au marché boursier d'importants profits aient trafiqué les comptes, souvent avec l'aide de leurs comptables prétendument indépendants.

Dans la situation actuelle, il n'est de l'intérêt de personne, à court terme, et certainement encore moins dans l'intérêt à court terme des sociétés comptables qui gagnent plus en qualité de consultants qu'en qualité de comptables responsables des comptes de la société, de permettre la communication au marché d'une information juste, surtout si elle est négative. D'autres pays se doivent donc d'expliquer à l'Amérique que l'État ne peut s'effacer pour laisser le marché faire son oeuvre : une information financière précise relève de la responsabilité gouvernementale. De plus, l'avidité des patrons ne peut pas être le seul élément de détermination des salaires patronaux.

Malheureusement, l'Amérique est sous l'égide d'un gouvernement qui préfère minimiser l'importance de la communication en temps opportun d'informations sur les cessions internes de titres (le président lui-même ne le faisait pas quand il avait de telles responsabilités), des changements dans le traitement comptable des revenus non réalisés d'une société (ce qui s'est produit à Halliburton quand M. Cheney en assurait la vice-présidence), et du devoir des dirigeants de s'informer sur les manières dont leurs subordonnés peuvent s'adonner à la fraude (contrairement à ce qui se passa sous la direction de l'actuel Secrétaire de la défense américaine quand il présidait les opérations commerciales d'Enron en matière d'énergie).

L'étranger devrait aussi rappeler à l'Amérique que sa population vieillit et qu'il faudra de grosses réserves d'épargne pour financer les retraites qui approchent à grands pas des baby boomers. La devise politique en vogue deux ans plus tôt disait « Sauvons la sécurité sociale » (le système des retraites américain). L'énorme surplus du budget fédéral devait permettre ce sauvetage. Les réductions d'impôt du président Bush cependant ont gaspillés ce surplus. D'énormes déficits sont réapparus. L'étranger doit rappeler à l'Amérique que son système de retraite est une bombe à retardement dont il faut s'occuper.

Enfin, ces vingt dernières années, l'Amérique s'est transformée : d'une société largement composée par la classe moyenne du même genre que celles des démocraties sociales d'Europe en une entité faite d'extrêmes richesses encore jamais vues à ce jour depuis la première guerre mondiale. L'une des forces motrices derrière ce phénomène relève de l'abandon de l'approche unique des États-Unis en matière d'éducation.

Le déclin qualitatif du système scolaire public, la pression à la baisse pour réduire le financement des institutions scolaires du supérieur et la faillite de la volonté politique à rendre l'éducation supérieure financièrement abordable pour tous ont créé une fracture éducative grandissante entre ceux qui peuvent s'offrir une éducation de qualité et ceux qui ne le peuvent pas. Ainsi, alors que la logique économique pour un investissement public et privé plus important en matière d'éducation est plus forte que jamais, la plupart des gens ne peuvent épargner assez pour la mettre en oeuvre, et l'éducation, en dépit de tous les discours politiques, ne reçoit pas l'attention fédérale dont elle devrait bénéficier.

Après les avoir prises de haut pendant si longtemps, les Américains devraient accepter ces réprimandes avec grâce. Mais si le monde entier veut vraiment nous aider, il doit continuer de faire la leçon aux États-Unis dans la droite ligne des suggestions que je fais ici. Certains d'entre nous pourraient bien les écouter.

*NDT : joie malveillante, en allemand dans l'original anglais

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