Thursday, August 28, 2014
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Le microcrédit, un bien ou un mal ?

KIEL – "La réussite par l'éthique", telle semble être l'expression à la mode dans le monde des affaires. Il s'agit pour les entreprises d'assumer leur responsabilité sociale pour accroître leurs bénéfices. Ainsi Pepsi améliore son image en produisant des boissons plus saines.

Pourtant dans la plus grande partie du monde la réussite éveille la suspicion, surtout si elle se bâtit sur l'argent des personnes les plus démunies. A titre d'exemple récent, la situation dans l'Andhra Pradesh en Inde où le gouvernement en est venu à porter des restrictions au microcrédit.

Pour les passionnés de l'aide au développement, le microcrédit est une panacée. Qui pourrait s'opposer à un système qui donne des résultats apparemment extraordinaires, à l'image de ces femmes du Bangladesh qui ont réussi à sortir de la pauvreté grâce à un microcrédit qui leur a permis d'acheter des téléphones portables pour vendre des minutes de communication aux habitants de leur village.

Les bénéfices du microcrédit risquent d'être surestimés – il n'y a pas tellement de microentreprises que l'ont peut lancer simplement avec un prêt, car cela nécessite en général des qualifications et un savoir-faire en matière de gestion. Néanmoins les avantages sont réels : si rien ne prouve que le microcrédit mette un grand nombre de personnes peu fortunées sur le chemin de la richesse, il aide les pauvres à économiser, à avoir une consommation plus régulière, à faire face aux urgences et à étendre l'activité d'entreprises existantes.

Il n'y a pas de bénéfices sans importance. L'un des problèmes que les milieux défavorisés rencontrent est la difficulté d'ouvrir un compte en banque pour y déposer leurs économies. Ils conservent généralement celles-ci dans une boite en fer blanc et ils n'hésitent pas à les entamer si un voisin est en difficulté ou si un bon à rien de cousin appelle à l'aide. En souscrivant un microcrédit pour acheter un actif et en faisant des remboursements hebdomadaires à partir de ses revenus, la ménagère emprunte pour économiser, tout en évitant de le gaspiller autour d'elle.

"L'actif" n'est pas toujours un bien matériel. En Inde il faut payer en début d'année une grande partie des frais d'inscription à l'université. Les familles dont les membres ont un emploi stable peuvent obtenir un microcrédit qu'ils remboursent tout au cours de l'année. De cette manière ils ne doivent pas se serrer excessivement la ceinture durant la période où ils règlent les frais d'inscription, car ils peuvent répartir le fardeau correspondant sur toute l'année. C'est utile pour les gens dont les revenus sont tout juste suffisants et pour lesquels réduire les dépenses signifie moins de nourriture ou le renoncement aux soins médicaux.

Les prêts d'urgence ont aussi leur importance. Quand un enfant tombe malade, les parents n'ont pas le temps de faire une demande de prêt auprès d'une banque publique (en dehors des usuriers, quasiment la seule autre possibilité pour les pauvres). Elle va mettre des mois à répondre et dans le cas improbable où elle prend le risque d'accepter le prêt, elle peut demander un dessous de table. Par contre, confiant dans le fait qu'il va être remboursé, un établissement de microcrédit fera beaucoup plus facilement un prêt d'urgence et avec beaucoup moins de bureaucratie.

Enfin, bien que sceptique quant à la possibilité pour le microcrédit d'assurer à lui seul la création effective d'un grand nombre d'entreprises, je suis persuadé qu'il est très utile pour aider un paysan à acheter un tracteur ou à accroître son cheptel ou pour permettre à un petit épicier d'étoffer ses stocks. Le microcrédit leur permet ainsi d'augmenter leur revenus.

Malgré tous ces avantages, les responsables politiques sont généralement réticents à l'idée que l'on peut gagner honnêtement de l'argent en faisant payer un service aux personnes situées au bas de la pyramide des revenus. Si les établissements de microcrédit font des bénéfices avec les personnes défavorisées, c'est sans doute parce qu'ils les exploitent d'une manière ou d'une autre. Le paternalisme sous-jacent des politiciens renforce encore cette suspicion – les pauvres ne savent pas ce qui est bon pour eux et se laissent berner facilement.

Les taux d'intérêt élevés du microcrédit renforcent encore l'impression que les établissements de microcrédit tirent profit des membres les plus vulnérables de la société, alors qu'ils n'ont pas le choix. Le faible montant des prêts et le coût de fonctionnement du microcrédit sont relativement élevés, ce qui pousse à la hausse les taux d'intérêt.

La situation s'est enflammée en août dernier avec l'introduction en Bourse de SKS, une entreprise de microcrédit indienne fondée par Vikram Akula, un diplômé de laBooth School of Businessdel'université de Chicago. Cette opération a permis de lever de 350 millions de dollars, tandis que l'entreprise était estimée à 1,6 milliards de dollars. Un tel montant se justifie dans la mesure où SKS fournit un meilleur service que la concurrence, mais ont peut faire preuve de moins d'indulgence : selon le gouvernement de l'Andhra Pradesh, si SKS a aussi bien réussi, c'est parce qu'elle n'est pas aussi honnête qu'il y paraît.

Il est donc passé aux actes. Il a accusé le secteur du microcrédit d'appliquer des taux d'intérêts usuriers, d'inciter une population pauvre et crédule au surendettement, poussant ainsi certains emprunteurs défaillants au suicide. En conséquence depuis le mois d'octobre il lui impose de sévères contraintes réglementaires.

Le monde du microcrédit estime que ces restrictions ont été imposées à son activité non parce qu'elle constituerait une exploitation des pauvres, mais parce qu'elle leur permet d'échapper au patronage des politiciens. Or ces derniers ont assuré leur propre succès en ordonnant aux banques publiques de faire des prêts dans les circonscriptions électorales qu'ils voulaient privilégier. Menaçant ainsi le pouvoir en place, le microcrédit s'est trouvé face à un ennemi de taille qui a attendu le moment opportun pour frapper.

La réalité est sans doute quelque part entre le point de vue des autorités et celui des établissements de microcrédit. Ceux-ci on fait quelques erreurs que les politiciens ont monté en épingle pour éliminer une activité qui va à l'encontre de leurs intérêts, car elle permet aux pauvres de s'émanciper.

Quelle leçon tirer de tout cela ? Il y a de l'argent à faire au bas de la pyramide des revenus, les entreprises peuvent réaliser des bénéfices et favoriser un énorme progrès social en offrant aux pauvres des possibilités qu'ils n'ont jamais eu auparavant. Mais l'idée que l'on peut faire de l'argent dans les milieux défavorisés soulève le scepticisme bien au-delà du cercle des hommes politiques. Il est de la responsabilité des secteurs qui interviennent dans ces milieux d'assurer la transparence de leur activité et de la défendre publiquement avec toute la conviction voulue. Comme la femme de César, le microcrédit doit être au-dessus de tout soupçon.

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