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Kerry contre Bush : la raison l'emportera-t-elle ?

Álvaro de Vasconcelos

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2004-10-28

Plus de mille Américains sont morts en Irak, et l'occupation de ce pays plongé dans les ténèbres fait peser sur les troupes américaines partout dans le monde une pression considérable. Dans ces conditions, et pour la première fois depuis des décennies, la politique étrangère pourrait bien déterminer le résultat d'une élection présidentielle aux Etats-Unis. Les Américains se posent les mêmes questions que les citoyens du monde entier : Comment faut-il utiliser la suprématie mondiale des Etats-Unis ? Quel est le prix à payer pour le maintien de cette suprématie ? Dans quelle mesure est-il acceptable ou nécessaire de limiter le recours à la force militaire ?

Ces questions dominent depuis longtemps le débat sur la stratégie américaine. Mais depuis les attentats du 11 septembre 2001, il y a confusion avec un autre débat, bien plus important pour des électeurs qui se sentent menacés : Comment les alliances et les institutions multilatérales peuvent-elles protéger les Américains ? John Kerry a eu le grand mérite de ne pas confondre le désir de sécurité et de paix avec les instincts hégémoniques de l'hyper-puissance américaine.

Les nationalistes et les néoconservateurs de l'entourage de Bush estiment que les initiatives unilatérales servent au mieux les intérêts des Etats-Unis, sans trop entraver leur marge de manœuvre. Ainsi, la sécurité est-elle assurée par des interventions militaires énergiques, avec ou sans alliés. D'où la tendance du gouvernement Bush à prendre des distances par rapport aux alliances permanentes dont les Etats-Unis font partie, comme l'OTAN.

L'annonce unilatérale du retrait d'une partie des troupes postées en Europe et en Asie, où la présence de l'armée américaine sert avant tout (comme en Corée du Sud) à décourager les agressions, suit naturellement. La doctrine Bush repose sur la " guerre préventive ", un concept dépourvu de légitimité internationale qui ne permet donc pas de compter sur de nombreux alliés.

L'idée de la guerre préventive est de faire une démonstration de force, de mener une guerre éclair de haute technologie, à partir du territoire des Etats-Unis ou de celui d'alliés consentants. Dans ce contexte, l'OTAN n'est qu'un moyen de mobiliser les Européens pour les missions inéluctables de stabilisation et de reconstruction à l'issue du conflit. Il est donc inutile pour les Etats-Unis de placer leur armée sous le commandement de l'OTAN. C'est ce qui s'est passé en Afghanistan. Pourtant, comme l'a fait remarquer le Secrétaire Général de l'Organisation, si une coalition se définit autour d'une mission, alors une alliance permanente comme l'OTAN n'est plus nécessaire.

John Kerry met l'accent sur les mêmes problèmes de sécurité que Bush. Et c'est pourquoi beaucoup d'observateurs doutent qu'un véritable changement soit possible. Pourtant, Kerry se distingue fondamentalement de Bush par sa conviction que les problèmes internationaux qui touchent les Etats-Unis doivent presque toujours être résolus avec l'aide d'autres pays. Il considère donc le renouveau des alliances des Etats-Unis comme une priorité majeure de politique étrangère, et a proposé l'intégration des forces présentes en Irak dans une opération de l'OTAN, sous commandement américain.

Une action conjointe impliquerait la prise en compte par les Etats-Unis d'intérêts et de points de vue différents, qui ne correspondent pas nécessairement aux leurs. L'Amérique devrait accepter un monde qui n'est pas régi de façon unilatérale, mais par des institutions internationales et des alliances permanentes. Or les normes et les règles de ces institutions posent des limites à la puissance américaine, et mettent donc un frein à son hégémonie.

Kerry, comme de plus en plus de ses compatriotes, se rend compte qu'il est indispensable d'accepter des limites à la puissance américaine et au recours à la force, pour la sécurité des Etats-Unis. Il reconnaît que certaines contraintes sont aussi des atouts, et qu'en l'occurrence les Etats-Unis seraient mieux en mesure de gérer la crise irakienne. Kerry sait que le plus souvent la force militaire ne suffit pas, et que d'autres éléments sont décisifs pour résoudre les crises et établir la paix : une légitimité internationale, des valeurs (dont la tolérance) et la prise en compte de l'opinion publique.

Cette élection américaine rappelle un débat célèbre décrit par Thucydide dans son Histoire de la guerre du Péloponnèse, sur la réponse d'Athènes à la révolte de Mytilène. Le vote fut favorable à ceux qui jugeaient que " contre des adversaires, de sages résolutions ont plus de poids que la déraison appuyée sur la force. " Espérons que la raison l'emportera encore cette fois-ci.

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AUTHOR INFO

Álvaro de Vasconcelos is the Director of the European Union Institute for Security Studies in Paris.