The Worldly Philosophers
Quand l'Europe tire la langue
Abram de Swaan
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L'Union européenne dispose d'une monnaie unique, mais quid d'une langue unique ? Il est d'usage que la langue nationale de chaque pays membre devienne l'une des langues officielles de l'UE. Même le gaélique, qui n'est parlé en Irlande que par une petite minorité, s'est récemment vu octroyer ce statut officiel.
Ce traitement égalitaire de toutes les langues de l'UE est la conséquence directe de l'égalité formelle des États-membres devant les traités fondateurs. La rédaction des lois dans la langue de chaque pays où elles s'appliquent est aussi une question de principe démocratique.
Mais ce rôle protecteur de la diversité linguistique de l'UE ne peut cacher la ruée vers l'anglais qui est en train de se produire. Plus le nombre de langues augmente, semble-t-il, et plus l'anglais est présent. Pourtant, la Commission européenne encourage encore les jeunes Européens à apprendre autant de langues différentes que possible. Il serait fatal politiquement de reconnaître la réalité de la situation, même si la politique officielle ne fait qu'augmenter les risques que les Européens, après tous ces efforts, ne se comprennent pas mieux.
Si une telle issue est assez improbable, c'est uniquement parce que le problème linguistique de l'Europe est en bonne voie de se résoudre tout seul. Dans toute l'UE, tout comme dans beaucoup de pays du monde, du sous-continent indien à de grandes parties de l'Afrique, les communications internationales se font de plus en plus en anglais.
Évidemment, dans les réunions publiques et les cérémonies des institutions de l'UE, l'interprétation et la traduction doivent être disponibles de façon égale, au moins en principe, de toutes les langues vers toutes les autres. Chaque jour, des centaines d'interprètes sacrifient à ce noble précepte, et des millions de pages sont traduites chaque année afin que les citoyens de l'UE puissent en consulter les lois dans leur propre langue.
L'UE a énormément investi au départ dans le développement de la traduction automatique, mais a pratiquement abandonné ce projet. En conséquence, la traduction et l'interprétation procèdent de plus en plus en deux étapes, d'une langue peu utilisée à une demi-douzaine de langues “relais” et de là à d'autres langues plus rares. Cela économise des ressources, mais implique une perte de sens considérable.
En revanche, lors de réunions moins formelles organisées dans les arrières-salles désormais sans fumée pour des participants moins prestigieux, le nombre de langues parlées est plus limité. Lorsque les fonctionnaires de l'UE se rencontrent ou élaborent des documents internes, ils n'utilisent que les “langues de travail” : le français, et, le plus souvent, l'anglais. L'allemand, langue maternelle la plus parlée de l'UE, fait à peine une percée. Les représentants peuvent demander une interprétation dans leur langue maternelle, mais il est fort probable qu'une proposition visant à limiter le budget traduction de chaque pays soit bientôt adoptée.
La prédominance de l'anglais est encore plus prononcée dans les communications entre citoyens de l'UE, car c'est la première langue étrangère dans tous les pays de la “vieille Europe”. Parmi les nouveaux membres de l'UE, l'anglais supplante rapidement le russe en tant que langue étrangère la plus utilisée.
En effet, neuf écoliers de l'UE sur dix apprennent l'anglais aujourd'hui. Environ la moitié apprennent le français, un quart l'allemand et un huitième l'espagnol, et ces chiffres sont en baisse malgré les efforts de la Commission, car les étudiants ont tendance à choisir la langue étrangère qu'ils estiment être la plus parlée et étudiée par les autres.
Cette démarche peut se comparer à la sélection d'un standard en matériel électronique de consommation courante. Les consommateurs ont tendance à choisir le standard (VHS, Windows, DVD) dont ils pensent qu'il dominera les autres, contribuant ainsi à ce succès. L'anglais semble à présent avoir atteint un point de non-retour dans son expansion mondiale accélérée, rivalisant avec les langues nationales dans des domaines aussi variés que la musique populaire, les transports, Internet, le secteur bancaire, le cinéma et la télévision, la science et le sport.
Bien que la présence et la pression de l'anglais aient un impact frappant sur le vocabulaire des langues nationales, la syntaxe, la grammaire et la prononciation restent presque totalement indemnes. À l'inverse des langues indigènes qui ont été évincées par les colonisateurs européens, les langues officielles de l'UE sont “robustes” : elles sont équipées de grammaires, de dictionnaires, d'archives, de bibliothèques et de facultés de langue. Elles disposent de littératures vieilles de plusieurs siècles et, surtout, elles sont bien gardées par des États forts.
En conséquence, l'anglais ne marginalisera pas si facilement les langues européennes, même après qu'une grande majorité de la population l'aura appris. Mais l'anglais et les langues nationales ne peuvent coexister que si l'État protège la langue indigène et que les citoyens ne laissent pas la langue de Shakespeare accaparer tous les domaines de prestige.
Certes, la diversité de l'Europe est innée, mais son unité reste à faire. L'engagement dans l'intégration européenne nécessite une langue commune : c'est l'anglais. Le défi pour l'Europe consiste à l'utiliser comme instrument, tout en évitant de se noyer dans les cultures américaine et britannique.
Abram de Swaan, auteur de Words of the World; the Global Language System (les mots du monde : le système de langue mondial), est Enseignant-chercheur distingué à l'Université d'Amsterdam, préside l'Amsterdam School for Social Science Research, et dirige l'Academia Europea de Yuste (Espagne).
Copyright: Project Syndicate/Institute for Human Sciences 2005.
www.project-syndicate.org
Traduit de l'anglais par Bérengère Viennot
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