Latin America
Tortillas et ouverture des marchés
Khatchik Der Ghougassian
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BUENOS AIRES – Depuis la "crise des tortillas" en janvier dernier au Mexique, les manifestations contre la pénurie et les prix élevés dans le secteur alimentaire et contre la hausse des taxes sur les produits agricoles se sont étendues de Haïti aux pays d'Amérique centrale et à l'Amérique latine. Les gouvernements ont parfois réagi par des initiatives au niveau macroéconomique ou en prenant des mesures pour protéger la population, mais dans d'autres cas ils ont réagi par la répression.
Un paradoxe s'attache à la crise alimentaire en Amérique latine : alors que la région est un producteur important au niveau alimentaire, elle doit importer épisodiquement pour éviter des pénuries. Selon la Banque mondiale, l'Amérique latine et les Antilles ont exporté pour 55 milliards de dollars de produits alimentaires en 2006, pourtant les familles pauvres consacrent 50% de leur budget à l'alimentation - ceci au moment même où l'Amérique latine connaît ses meilleurs résultats économiques depuis les années 1970.
Le coût de la nourriture, en hausse de 83%, ne va sans doute pas diminuer avant fin 2009. Pour l'Amérique latine c'est une difficulté, mais aussi une opportunité. Le principal défi est politique : réformer une politique conçue quand les ressources - notamment le pétrole, le gaz naturel et les produits alimentaires - n'étaient pas considérées comme un élément moteur de l'économie mondiale. Il s'agit d'éviter le piège du protectionnisme et de l'isolation sur le plan international.
Même avant la crise actuelle, le récent virage à gauche de l'Amérique latine était lié à la question alimentaire. Lors de son premier mandat, le président brésilien Lula da Silva a appliqué un plan intitulé "Faim Zéro" destiné à aider le segment la plus vulnérable de la population brésilienne. A peu prés à la même époque, le président argentin Nestor Kirchner mettait en œuvre un contrôle des prix pour éviter la valse des étiquettes sur les produits alimentaires. Au Vénézuéla, Hugo Chavez a pris un tournant plus radical en lançant un vaste plan de réforme de la terre.
Toutes ses mesures ont été critiquées et n'ont guère permis d'amortir la hausse des prix alimentaires. Lula a été accusé de corruption et de népotisme. Le gouvernement Krichner a vu sa crédibilité sérieusement menacée quand il a été soupçonné de manipuler le taux d'inflation. Au Vénézuéla, la réforme de la terre et la rhétorique socialiste n'ont pas empêcher les pénuries chroniques de lait, de sucre et de viande de bœuf. Malgré leurs insuffisances, ces politiques sont restées suffisamment populaires pour ne pas être abandonnées.
Dans ce contexte, il n'est guère surprenant que face à la crise alimentaire, la première réaction des gouvernements d'Amérique latine ait été unilatérale. Pour éviter de connaître la pénurie, le 23 avril, le Brésil a annoncé la suspension temporaire de ses exportations de riz. La Bolivie a interdit l'exportation de maïs, de riz, de viande et d'huiles végétales. En mars, la décision de l'Argentine d'augmenter de manière drastique la taxe sur les produits agricoles destinés à l'exportation a déclenché un conflit de grande ampleur avec les producteurs agricoles, ce qui a conduit à une nouvelle polarisation sociale assez complexe, accompagnée d'une crise politique qui dure encore.
Certaines de ces mesures ont porté atteinte aux relations bilatérales entre certains pays. Pour juguler l'inflation, l'Argentine a décidé de suspendre la vente de blé sur son premier marché extérieur, le Brésil, où le prix du pain a augmenté de 20% au cours des 12 derniers mois. Au Pérou, la mobilisation sociale contre la hausse des prix de l'alimentation a entraîné une renégociation de l'accord de libre-échange avec les USA.
Comparé à d'autres régions, l'impact de la crise en Amérique latine, à l'exception de Haïti, n'a pas été dramatique (jusqu'à présent). Cela tient à l'abondance des ressources naturelles et à une demande internationale soutenue, ce qui a permis le maintien de la croissance. Mais jusqu'à présent, une coopération régionale fait défaut, alors qu'elle faciliterait la recherche de solutions créatives à des crises nationales corrélées les unes aux autres par de nombreux facteurs.
La seule initiative prise dans une perspective régionale est venue de Caracas sous la forme de l'Alternative bolivarienne pour l'Amérique latine et les Antilles (ALBA). Le Mexique, le Pérou, ainsi que d'autres pays se sont méfiés de la rhétorique anti-américaine des pays membres de l'ALBA, mais certaines propositions comme la création d'une banque des produits agricoles destinée à réduire les coûts des petits et moyens producteurs vient de là.
Une des conséquences inévitables de la crise alimentaire actuelle va être une reconsolidation du rôle de l’Etat dans l'agriculture. Les pressions en vue de mettre la sécurité alimentaire au programme des discussions politiques au niveau régional en est la preuve.
A l'issue de la crise alimentaire précédente de 1973, on a négligé l'agriculture en tant que facteur de croissance. Alors que l'on encourageait à la libéralisation économique à la fin des années 1980 et que des avancées en ce sens ont été réalisées dans les années 1990, les marchés alimentaires du monde développé sont restés extrêmement protégés et l'Amérique latine en a supporté les conséquences. Effet indirect mais tragique de cette situation, les paysans de Bolivie, du Pérou et de Colombie ont continuer à cultiver les feuilles de coca comme moyen de survie économique.
Pour les décideurs politiques d'Amérique latine, la sécurité alimentaire ne peut être réellement garantie qu'avec l'ouverture réelle des marchés internationaux aux produits agricoles. Sans un accord de libre-échange à caractère global, les interventions maladroites que l'on voit aujourd'hui vont se prolonger, sans grand espoir de succès.
Khatchik Der Ghougassian est professeur de relations internationales à l'université de San Andrés à Buenos Aires.
Copyright: Project Syndicate, 2008.
www.project-syndicate.org
Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz
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