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L’inégalité en marche

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2007-01-30

À quel point l’inégalité devrait-elle nous poser un problème ? Répondre à cette question nécessite de répondre d’abord à une autre interrogation : “Comparé à quoi ?” Quel est l’autre terme de l’alternative qui nous permettrait de juger le degré d’inégalité dont nous sommes témoins ?

La Floride incarne une société bien plus inégale que Cuba d’un point de vue matériel. Mais la bonne façon de considérer la situation, si l’on prend la Floride et Cuba comme termes de comparaison, ne consiste pas à affirmer que la Floride est trop inégalitaire, mais que Cuba est bien trop pauvre.

Au niveau mondial, il est difficile d’avancer que l’inégalité est l’un des principaux problèmes politico-économiques. Il est ardu, pour moi en tout cas, d’envisager des politiques économiques ou des arrangements politiques alternatifs pour les cinquante années qui viennent de s’écouler, et qui auraient été susceptibles de transférer une proportion significative de la richesse des pays fortunés actuels aux pays pauvres.

Je peux facilement imaginer d’autres scénarios, comme la victoire des communistes aux élections en France et en Italie après la Seconde Guerre mondiale, qui auraient appauvri des pays qui font aujourd’hui partie du riche hémisphère nord. Je peux aussi imaginer des scénarios qui auraient enrichi des nations pauvres : si Deng Xiaoping avait pris les rênes de la Chine en 1956 plutôt qu’en 1976, le tour aurait été joué. Mais des solutions qui auraient enrichi le Sud au prix de la réduction des richesses du Nord demanderaient une révolution complète de la psychologie humaine.

Nous ne devrions pas non plus nous inquiéter trop à l’idée que certains sont plus riches que d’autres. Certaines personnes travaillent plus dur, mettent leur intelligence en application avec plus d’habileté, ou ont simplement été assez chanceuses pour se trouver au bon endroit au bon moment. Mais je ne vois pas quels arrangements politico-économiques alternatifs pourraient faire correspondre au plus près la fortune relative des individus à leur morale relative ou à d’autres mérites. Les problèmes que l’on peut résoudre sont ceux de la pauvreté et de l’assurance sociale (celle de fournir un filet de sécurité), pas celui de l’inégalité.

Au niveau des sociétés individuelles en revanche, je crois que l’inégalité s’annonce comme un problème politico-économique sérieux. Aux États-Unis, les salariés diplômés équivalent à bac +4 ont vu leurs revenus passer de 30 % de plus que ceux qui n’ont pas fait d’études supérieures à 90 % au cours des trente dernières années, car les exigences de l’économie en termes de qualification dépassent désormais les capacités du système éducatif à fournir des travailleurs suffisamment diplômés. Comme les qualifications acquises au cours du cursus classique sont de plus en plus limitées, cette différence de revenus s’est accentuée, étayant une distribution des revenus et de la fortune encore plus inégalitaire.

Ceci Rouse et Orley Ashenfelter, de l’université de Princeton, rapportent que les personnes n’ayant fait que peu d’études ne font pas ce choix pour des questions de rentabilité : au contraire, le rendement d’une année d’études supplémentaire semble bien supérieur pour ceux qui ne font que peu d’études que pour ceux qui en font beaucoup. Un plus grand effort visant à augmenter le niveau moyen d’études aux États-Unis aurait enrichi le pays et permis une distribution des revenus et des richesses plus égale en augmentant le nombre de travailleurs qualifiés et en raréfiant le nombre de travailleurs moins qualifiés, ce qui aurait augmenté leur valeur sur le marché.

De même, les PDG américains et leurs pairs gagnent dix fois plus aujourd’hui qu’il y a une génération. Ce n’est pas parce que le travail et les efforts d’un PDG, ses talents de négociateur et de gestionnaire ont dix fois plus de valeur aujourd’hui, mais parce que les autres acteurs de l’entreprise sont devenus moins aptes à contraindre les dirigeants et les financiers à capter davantage de valeur ajoutée.

On trouve le même genre de schémas ailleurs. Dans chaque pays, l’augmentation des inégalités dont nous avons été témoins au cours des générations passées est surtout le résultat de l’échec d’investissements sociaux, de changements dans les réglementations et dans les attentes, et n’a pas été accompagnée par un ralentissement du taux global de la croissance économique. En grande partie, on dirait que ces changements dans l’économie et la société n’ont pas débouché sur davantage de richesses, mais seulement sur une redistribution de la fortune vers le haut, une lutte des classes de droite couronnée de succès.

Ce type d’inégalités devrait être source d’inquiétudes. Bill Gates, Paul Allen, Steve Ballmer et d’autres millionnaires et milliardaires de Microsoft sont intelligents, travaillent dur, ils sont innovants et légitimement riches. Mais 5 % de leur fortune suffisent largement à justifier un encouragement économique motivant leur esprit d’entreprise et d’initiative. Les 95 % restant créeraient bien plus de bonheur et d’opportunités s’ils étaient divisés de manière égale entre les citoyens américains, ou d’autres, que lorsqu’ils en consomment une quelconque partie.

Une société inégale ne peut être qu’une société injuste. Dans toutes les sociétés, la chose la plus importante que des parents essaient d’acheter à leurs enfants, c’est un bon départ dans la vie. Et plus ils sont riches, plus ce départ est bon. Les sociétés qui promettent l’égalité des chances ne peuvent donc pas se permettre de laisser la différence de résultats devenir trop grande.

J. Bradford DeLong enseigne l’économie à l’université de Californie à Berkeley, et a été secrétaire d’État adjoint aux Finances sous la présidence de Bill Clinton.

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AUTHOR INFO

J. Bradford DeLong, a former assistant secretary of the US Treasury, is Professor of Economics at the University of California at Berkeley and a research associate at the National Bureau for Economic Research.